Nous allons considérer l'agent économique comme un agent moral, doté de préférences éthiques. Il va décider en suivant une norme morale et sociale Il ne s'agit cependant pas d'imposer un type comportement. Tout aspect normatif est rejeté. La nature humaine au centre de l'analyse définit l'individu comme un être moral et raisonnable tel qu'il apparaît chez Kant et tel qu'il émerge dans l'anthropologie Darwinienne. Considérer l'individu comme un être moral signifie qu'il se fixe ses propres normes. Il reste autonome bien que son comportement suive des règles morales. Nous allons utiliser la théorie de Rawls puisqu'il a actualisé l'aspect politique de la philosophie Kantienne. Avec sa doctrine du contrat, nous pouvons expliquer à la fois l'émergence de la norme, sa stabilisation et en déduire des normes pratiques. Dans le cas environnemental, la norme idéale Rawlsienne est l'équité intergénérationnelle. Elle permet en effet, de considérer la relation entre les génération comme une succession d'actes solidaires et non comme une situation conflictuelle. En accordant un poids identique au présent et au futur, l'approche Rawlsienne de la norme s'inscrit idéalement dans le débat sur l'éthique du futur. Elle initie une voie médiane entre la soutenabilité forte (peu respectueuse des individus présents) et une soutenabilité faible (oublieuse du caractère spécifique des ressources naturelles). Une telle lecture des normes est aussi conciliable avec l'utilisation croissante des notions de responsabilité et de précaution que l'économie transpose au domaine environnemental. L'approche constructiviste de la norme Dans un premier temps, nous allons revenir sur les besoins d'une approche différente de la norme. En effet, les schémas dynamiques et évolutionnistes ne peuvent fonctionner en l'absence de considérations sociales et morales, ils doivent ainsi recourir à l'utilitarisme classique. Autrement dit, il ne s'agit plus d'étudier le comportement d'un agent égocentrique mais celui d'un altruiste. Toutefois, l'utilisation de cette doctrine philosophique n'est pas contre-nature puisque l'économie depuis Adam Smith et l'utilitarisme empruntent leur conception de la nature humaine à Hume. La difficulté est ailleurs : cette union ne suffit pas pour faire émerger un système de normes acceptable par tous. L'utilitarisme ne satisfait pas toutes les contraintes posées par une éthique du futur. Ainsi, elle limite le pouvoir de décision des individus présents. Il nous faudra donc nous tourner vers une nouvelle approche des normes. Nous opterons pour la conception Kantienne, influente en Europe, puisqu'elle est une alternative dans la tradition philosophique à l'utilitarisme. Toutefois,. Bien que son caractère idéaliste a été maintes fois soutenu par les économistes, il semble qu'à bien des égards elle soit moins contraignante que l'utilitarisme et demeure plus en phase avec l'idée de liberté que sous-tend la plupart des modèles économiques. L'impératif catégorique, clef de voûte de la pensée de Kant, n'a pas le caractère réducteur et autoritaire qu'on lui prête. Il n'y a pas, selon nous, d'incompatibilité entre la pensée de Kant et la théorie économique. La désaffection de la philosophie Kantienne, ne se justifie pas dés lors que des sujets tels que le futur et l'ignorance sont centraux, d'autant qu'elle développe une analyse de la norme conforme aux idées de Elster et de Kelsen, présentées chapitre II. Dans ces circonstances, le recours à la raison, notion fondamentale dans cette tradition, devient plus sûr pour définir une gestion durable que les sentiments moraux. Dans un second temps, nous présenterons l'analyse de Rawls. Sa théorie de la justice est une réactualisation de la pensée de Kant. Sa construction originale permet d'expliquer l'émergence et la stabilité d'un système de principes de justice. Son objectif n'est pas de maximiser les richesses d'une nation ou d'un individu moyen, sa vison de la société est plus égalitaire. Il démontre que les individus s'accordent unanimement sur des normes régissant la structure de base de la société. Son intérêt se porte sur la fourniture des biens publics, indispensables à tous, en n'importe quel lieu et à n'importe quelle époque. Bien qu'ambitieuse, sa démarche est rationnelle (fondée sur la raison) et raisonnable (empreinte de prudence). Par certains cotés, la dynamique du processus Rawlsien est évolutionniste. Cependant, sa parenté avec le Darwinisme lui évite les écueils rencontrés par l'évolutionnisme Humien. SECTION 1 : L'ETHIQUE INDISPENSABLE A L'EFFICACITE DE LA NORME HUMIENNE La science économique est profondément marquée par le désir d'autonomie par rapport aux autres sciences humaines. Pour qu'un tel projet aboutisse, l'économie s'est choisie un agent particulier. L'homo oeconomicus, être autonome, parfaitement informé et rationnel, est un atout pour la réalisation de cet objectif. Les partisans de cet agent idéal ont su le faire évoluer et ainsi enrichir leur modèle. La norme sociale est un substitut aux relâchements des hypothèses d'omniscience et de rationalité individuelle. Mais, si cet instrument conduit l'homo oeconomicus à l'efficacité économique, en aucun cas il n'est neutre vis à vis de la moralité. Comme nous allons le montrer, la notion de " méta-norme " se définit à partir de considérations sociales et morales. Les approches dynamiques échouent dans la conservation d'une entière autonomie de la science malgré une légère modification de la définition de la norme. Cette nécessaire utilisation de l'éthique n'est pas un renoncement à la science économique. En effet, la théorie évolutionniste partage les mêmes fondements philosophiques que l'économie classique. La relation à l'Autre que la coopération de Axelrod induit, est identique à l'altruisme que Smith et Mill ont développé à partir de la conception Humienne de l'homme. §1 : L'importance de la méta-norme En relâchant les hypothèses de rationalité et d'omniscience, la théorie économique se trouvait devant une nouvelle difficulté. La norme sociale devait permettre de pallier à la fois la rationalité parfaite et l'omniscience tout en refusant la présence d'une autorité extérieure (Etat, morale). Cependant, malgré le mécanisme naturel de la sélection naturelle, la coordination des intérêts personnels ne se réalise qu'avec l'aide d'une méta-norme. Cette présence n'est pas analysée par les auteurs. Or, il nous semble qu'elle est étroitement liée avec les préférences éthiques. a) Le problème posé par la méta-norme Aussi bien dans le modèle dynamique de Kandori que dans celui évolutionniste de Axelrod, l'équilibre coopératif est obtenu à l'aide d'une méta-norme, une norme au-dessus de la séquence de jeu. Elle représente " la menace crédible " pour Kandori, l'étape de sanction pour Axelrod. Sans elle, le modèle dynamique n'aboutit pas à la solution d'équilibre. La méta-norme se manifeste chez Kandori par l'acceptation unanime de la répartition des rôles entre les générations. Comme nous l'avons déjà exprimé, si la génération gestionnaire juge forte ou insoutenable la pression de la génération suivante, elle peut oeuvrer pour limiter le nombre des individus à naître. La menace que fait peser la jeune génération n'est crédible que parce que leurs parents respectent le partage des fonctions (surveillance, gestion, récompense). Le fonctionnement de ce contrat social est primordial pour l'atteinte de l'équilibre. De même Axelrod (1986) reconnaît que l'évolution du jeu répété du dilemme du prisonnier se caractérise par une forte majorité d'individus adoptant un comportement coopératif. En l'absence d'un système répressif, cette proportion chute et tend vers zéro car " faire défection " devient plus attractif quand la plupart des individus jouent coopératif. La méta-norme que caractérise la seconde étape stabilise l'équilibre coopératif en évitant que le comportement non coopératif soit rentable et gagne ainsi l'ensemble de la population. Elle représente l'acceptation par tous de l'idée de réprimer la défection et non la coopération. Cela peut signifier qu'il y a un accord préalable pour classer le comportement coopératif devant, puisque l'attitude contraire est sanctionnée. Le mécanisme de la méta-norme exige l'adhésion de tous les individus. En soi, c'est une règle sociale. Or, cette norme illustre l'acceptation de la supériorité de la coopération sociale sur la défection. Autrement dit, les individus expriment ce qui est bon socialement alors que lors de la première séquence, celle du jeu du prisonnier, ils expriment leurs préférences personnelles. Les modèles dynamiques n'étudient pas un agent économique à la rationalité limitée, ils examinent un agent économique moral. Tout se passe comme si ce dernier avait deux types de classements, un sur les états individuels et l'autre sur les états sociaux. Harsanyi (1955) est l'un des premiers à formaliser cet individu. Il distingue les préférences éthiques des préférences subjectives. " Les premières doivent exprimer ce que l'individu préfère (ou plutôt préférerait) en fonction des seules considérations sociales ou impersonnelle, et les secondes doivent exprimer ce qu'il préfère en réalité, que ce soit en fonction de ses intérêts personnels ou de tout autre critère " (p. 315). L'approche évolutionniste a donc besoin d'une conception normative de la norme. Nous allons montrer que l'utilitarisme classique, doctrine influente en économie, convient à l'évolutionnisme. Comme cette dernière elle est issue de la philosophie humienne. b) L'évolutionnisme de Hume Le Traité de la nature humaine continue de marquer la pensée anglo-saxonne et la théorie économique. L'agent économique est traditionnellement issu de la conception humienne. Ainsi, l'individu est d'abord guidé par son propre intérêt, par ses propres désirs. Sa raison lui est utile pour trouver les moyens les plus efficaces pour satisfaire ses plaisirs. La maximisation de son propre bien-être est sa caractéristique fondamentale. Mais Hume développe une analyse dynamique de la nature humaine. Cet égocentrisme n'est pas durable. En raison d'un contexte peu favorable marqué par la limitation des ressources disponibles, l'individu est amené à s'entendre avec ses congénères. En multipliant ses expériences personnelles, il comprend que la coopération sociale sert ses desseins. Il intègre ce comportement et devient un être altruiste, soucieux du bien-être de tous. La théorie évolutionniste redécouvre et tente de démontrer les étapes du développement de la nature humaine tel que le philosophe Anglais l'avait pensée au 18ème siècle. Hargreaves et Varoufakis (1995) décrivent le mécanisme du jeu humien évolutionniste ainsi : ": il étudie l'action individuelle basée sur le propre intérêt. Une fois les conventions établies, elles évoluent. Selon la sélection naturelle, les individus optent pour celles qui augmentent leurs gains. Enfin, les conventions stables acquièrent un poids moral et amènent les gens à croire au bien commun. On a débuté avec une théorie basée sur l'individu intéressé et on aboutit à une conséquence agréable : l'intérêt de l'espèce. " (p. 230). Conformément à l'idée de Hume, l'intérêt personnel, à savoir la satisfaction des désirs est à l'origine de la morale. Il n'y a pas de référence aux notions de raison, de devoir, de responsabilité que nous rencontrerons dans une optique kantienne de la rationalité. Selon Hume (1740) tout est affaire de sentiments et de calculs, et bien souvent la coopération entre les individus ainsi que la société émergent car il y a un intérêt commun à s'entendre. La coopération est considérée comme une situation mutuellement avantageuse. c) Moralité et évolutionnisme Ce développement de la moralité humaine correspond à l'expansion des sentiments moraux que les biologistes et anthropologues ont entrepris de démontrer. Bien qu'égoïste au départ, l'individu va développer de la sympathie envers sa famille et ses amis, puis le cercle de connaissance s'élargissant, ce sentiment moral va lui-même être étendu à un groupe plus important, pour enfin aboutir à la moralité parfaite : l'amour de l'humanité. C'est ainsi que les évolutionnistes du 19ème décompose les différentes étapes menant l'homme d'un amour de soi à un amour pour l'ensemble de l'espèce humaine. Avant que ne soit établie la sélection naturelle par Darwin (1859), les économistes classiques avaient entrevu ce mécanisme. Coase (1976) relit la Théorie des sentiments moraux en notant les idées évolutionnistes de Smith. Ainsi, l'harmonie de la nature humaine serait pour l'auteur le résultat de cette sélection naturelle. La préservation et la reproduction des espèces sont les grandes fins que proposent la nature aux animaux. L'homme, quant à lui, est doté du désir de poursuivre ces buts. Les sentiments moraux eux évoluent grâce à la multiplication des relations. Plus les échanges sont nombreux, plus la sympathie se développe. Sans eux, l'idée proposée par Smith du sacrifice d'un doigt pour sauver des milliers de Chinois resterait incongrue. Comme le souligne Hirschman (1984), Hume et Smith s'attachent à la théorie du doux commerce. Par l'expansion du commerce et de l'industrie, un individu à la moralité exemplaire émerge, il est " plus honnête, ordonné, discipliné, amical et plus serviable, toujours disposé à trouver des solutions aux conflits " écrit Hirschman (p.14-15). Bien moins optimiste, Thomas Malthus (1798) établit sa loi de la population et le danger d'une forte démographie. Cet ouvrage a influencé Darwin, puisque dans son autobiographie, il reconnaît avoir lu cet essai et avoir trouvé une théorie sur laquelle travailler. Comme le note Tort (1997), Darwin a plus découvert la " formalisation des conséquences éliminatoires de la compétition " que " l'idée de concurrence vitale ". Mais, un de ses lecteurs assidus fut aussi Herbert Spencer. Cet anthropologue anglais applique la sélection naturelle à l'homme. Le combat pour la survie (struggle of life) est l'appellation qu'il donne à la sélection naturelle. Dans ce cadre, les individus les plus aptes et les plus intelligents tendent à se reproduire. Les pauvres et les faibles sont sacrifiés lors de cette compétition en faveur d'un plus grand bonheur pour l'humanité toute entière. Ce mécanisme avantage ainsi, les êtres les plus accomplis. Parmi ce qui caractérise ces êtres sélectionnés, le sentiment de justice tient une place importante. Ce sentiment intimement liée à la notion de liberté et de droits individuels naît de l'égoïsme et se développe avec la sympathie. Selon Ballet (1998), bien avant la sociobiologie moderne, Spencer est le premier à concilier la théorie de l'utilité avec l'évolutionnisme. En effet, la relation entre le sentiment de justice et la sympathie est dans la philosophie Spencerienne identique à celle analysée dans Mill (1871). A l'analyse de ce dernier, il ajoute l'explication de l'émergence de la sympathie. " Elle naît de la vie en groupe...se développe dans une règle évolutionniste de sauvegarde du groupe " (Ballet (1998, p ; 151). Ainsi, il donne un poids supplémentaire à l'utilitarisme classique. d) Le principe utilitariste comme méta-norme La question de la méta-norme dans le modèle de Axelrod pourrait se résoudre aisément si une doctrine philosophique posait cette norme. Il suffirait d'instituer la coopération comme la meilleure solution pour l'être humain. La méta-norme deviendrait alors une convention qui ne nécessiterait pas un recours à sa propre méta-norme . Selon le paragraphe précédent, le principe d'utilité peut être une de ses conventions. Si nous identifions l'individu au spectateur impartial de Smith, il peut calculer l'utilité associée à chaque individu de la coopération ou de la défection et ainsi évaluer le chaque état social. Le choix se porte sur l'état dont la somme des utilités est la plus élevée. Dans le cas du dilemme du prisonnier, c'est la solution de coopération. La méta-norme devient ainsi le principe utilitariste, elle reflète les préférences éthiques que l'individu s'est forgées en s'identifiant au spectateur impartial. Toutefois, si l'économiste agit ainsi, il sous-entend expressément que l'individu a un certain degré de moralité. Or, le supposer altruiste est en contradiction avec l'hypothèse de départ, laquelle stipule l'agent économique uniquement guidé par son propre intérêt. Le principe utilitariste ne doit donc pas être utilisé dés le départ dedu processus, puisqu'à ce stade l'individu est égoïste. Une lecture rigoureuse de l'évolutionnisme humien montre qu'il existe une solution pour conserver les hypothèses de départ. Il suffit, en effet, d'établir que les préférences éthiques et les préférences individuelles évoluent simultanément.. Dans ces modèles dynamiques, les préférences éthiques ne sont pas déterminées ex ante, elles ne préexistent pas à la première étape du jeu. Autrement dit, le caractère social et éthique de l'individu se développe avec la multiplication des interactions. Lorsque le jeu est joué pour la première fois, l'individu s'identifie bien à cet homo oeconomicus que seules ses préférences subjectives caractérisent. Dans les modèles précédents, cela se manifeste par l'inutilité de la méta-norme dans les premières séquences de jeu puisque le comportement coopératif fédère une majorité des agents. Son intervention ne devient nécessaire qu'au cours du processus et non au début de celui-ci. La méta-norme devient utile en cours de jeu. L'idée de co-évolution n'est donc pas trop contraignante puisqu'elle peut se concrétiser par le processus suivant. Au fur et à mesure que les interactions se multiplient et que le jeu se répète, les préférences sociales se créent et se manifestent dans l'émergence de la méta-norme. Bien qu'initialement égocentrique, l'individu se transforme et devient guidé par des considérations sociales et éthiques, illustrées par son adhésion à la méta-norme. Tout ce passe comme si simultanément à l'émergence de la coopération dans le jeu , la moralité de l'individu s'étendait. L'évolutionnisme explique ainsi tout à la fois : l'émergence de la norme sociale et la force du spectateur impartial, central dans l'utilitarisme. Dans ce paragraphe, nous avons lié l'utilitarisme classique à l'évolutionnisme. La notion de préférences éthiques et l'idée du spectateur impartial nous a permis de fournir une explication de la méta-norme tout en gardant le cadre dynamique. Mais au-delà de l'aspect utile de cette mise en relation, nous avons montré le lien épistémologique existant entre utilitarisme et évolutionnisme. Une fois encore, dans la plus pure tradition de l'économie, nous retrouvons l'inspirateur de Smith et de tous les utilitaristes. Nous ne quittons pas avec ces modèles l'idée humienne que la raison est subordonnée aux passions. Mais, si cette relation permet de résoudre le problème de l'origine de la méta-norme et ainsi renforcer les modèles, elle consacre un agent économique doué d'une sympathie étendue : un être altruiste. La préférence éthique de l'individu est naturellement la maximisation du bonheur de collectif. Le principe utilitariste, que l'on oppose souvent à l'égoïsme, devient la méta-norme dans le modèle évolutionniste. Ce résultat obtenu en suivant l'évolutionnisme spencerien, ancêtre de la sociobiologie, n'est pas sans conséquence pour aborder la question environnementale. Supposer l'agent économique utilitariste et optimisant le bonheur collectif tend à contredire l'hypothèse sur la connaissance des individus et devient ainsi inapplicable dans le domaine environnemental. e) L'utilitarisme et l'environnement Au départ de notre discussion, la norme devait combler le manque d'informations. L'analyse des modèles dynamiques montre que si nous n'ajoutons pas une dimension éthique à la norme, l'efficacité du résultat n'est pas atteinte. Ainsi, si la gestion environnementale doit faire l'objet d'une coopération intergénérationnelle, cette solidarité ne peut s'obtenir qu'en présence d'une méta-norme. L'optimisme consiste à penser que la coopération et les sentiments moraux évoluent simultanément de sorte que lorsque la moralité stabilise la coopération, l'homme acquiert une sympathie suffisamment étendue. La plupart des économistes classiques, Malthus y compris, développe une vision humaniste et progressiste de la nature humaine. Tous suggèrent que la sympathie s'étend à l'ensemble des hommes. Comme nous l'avons déjà mentionné, Smith admet que le sacrifice de nos propres intérêts pour sauver des inconnues est une action qui se développe à mesure que la sympathie se généralise. L'homme prend ses décisions après avoir évalué auparavant les conséquences de celles-ci sur toutes les personnes. Comme l'individu smithien est avant tout préoccupé par l'image qu'il donne aux autres (Coase (1976) ; Méral (1996)), il fait en sorte de faire le bien pour le plus grand nombre. Ainsi, parce qu'il met en danger des populations en polluant un territoire, l'entrepôt de déchets nucléaires dans une zone habitée ne sera pas jugé bon par le décideur. Mill va plus loin dans son extension de la sympathie. Comme le souligne Birnbacher (1994, p. 25), le calcul, selon Smith, ne s'opère que sur des individus dont il connaît l'existence, refusant ainsi de considérer les individus futurs, l'utilitarisme millien admet le sacrifice de son bien pour l'humanité tout entière. Ainsi, il écrit "un sacrifice qui n'accroît pas ou ne tend pas à accroître la somme totale de bonheur, elle [la morale utilitariste] le considère comme un sacrifice perdu. La seule renonciation qu'elle] approuve, c'est le dévouement au bonheur d'autrui ou à ce qui peut en être la condition, qu'il s'agisse de l'humanité prise collectivement, ou d'individus dans les limites imposées par les intérêts collectifs de l'humanité " (Mill (1871, p. 66). Son analyse de la sympathie pour l'humanité et pour le bien public futur offre une justification à la gestion environnementale durable (O'Connor (1995), Méral (1995)). Le spectateur impartial calcule les peines et les plaisirs de ses contemporains et de ses descendants. En supposant qu'il dispose de toutes les informations, cette attitude évacue toute l'idée de conflit intergénérationnel d'intérêts. Pour ce calcul, la connaissance des individus futurs semble indispensable. L'évaluation des peines et des plaisirs nécessite cette connaissance. Arrow (1977) parmi d'autres, se demande s'il est possible de pouvoir juger des qualités d'autrui que nous ne possédons pas De même pour la question intergénérationnelle, comment pouvons-nous évaluer les nouveaux besoins des générations futures sans connaître celles-ci ?. Cette norme idéale, issue de l'utilitarisme millien, n'est applicable que dans un cadre où toute l'information est disponible (Birnbacher (1984)). Elle demande donc la connaissance des stocks des ressources naturelles, le nombre de générations futures, leurs besoins, l'évolution du progrès technique. Nous aboutissons à la situation que nous voulions éviter. Notre approche de la norme avait comme but initial de trouver une solution à la carence d'informations. Si la norme sociale, par l'intermédiaire de la méta-norme, nécessite une information parfaite, cela n'est pas acceptable. L'attitude plus pessimiste consiste à penser l'évolution en l'absence de méta-norme et donc éviter dans un premier temps l'aide de l'éthique. Sans celle-ci, les évolutionnistes peuvent suivre Malthus et penser que la nature réajustera la population humaine et ses besoins par rapport à l'environnement. Peu importent les conséquences sur les individus, il n'y a rien d'injuste pour les tenants de l'ordre spontané puisque le résultat a été obtenu selon un mécanisme naturel. Mais parmi les pessimistes, Spencer se distingue en transférant son espoir dans la lutte pour la survie. Un contexte difficile favorise l'humanité. Seuls les êtres les plus intelligents peuvent s'adapter à un environnement dégradé. La sélection naturelle fera un tri entre les forts et les faibles. Les plus malins d'entre eux coopéreront et ceux qui ne le feront pas seront éliminés. La sélection naturelle joue ici à la fois le rôle de mécanisme et de méta-norme puisqu'elle punit les faibles . A terme, ce processus conduit à ce que l'humanité soit composée par l'élite des hommes. Autrement dit, Spencer trouve un intérêt à des conditions de rationnement puisque cela accélère l'élimination des plus faibles et l'amélioration de la race humaine. Les éventuelles tensions sur les ressources naturelles ne sont pas fondamentalement préoccupantes. Le schéma évolutionniste nous conduit ainsi soit à espérer la nature humaine bonne, prête à se sacrifier pour autrui voire pour un autre futur, soit à subordonner l'homme complètement à la nature. Dans le cas environnemental, dans le premier cas il n'y a plus de problème puisque l'altruisme sacrificiel aboutit à la soutenabilité (O'Connor (1995). Dans le second cas, la nature est seule juge et doit trancher en faveur des plus aptes. L'approche évolutionniste nous renvoie à deux scénarii déjà soulevés par les économistes classiques : l'humanisme idéal de Mill et le pessimisme malthusien. En restant fidèle à Hume, l'approche évolutionniste met en exergue l'adhésion de l'agent aux normes sociales pour suppléer son manque d'informations. Mais, simultanément, la norme est un modèle de comportement qui inclut un haut degré de sentiments moraux. Rationalité limitée et moralité parfaite sont les deux qualificatifs du l'individu. Les évolutionnistes ne peuvent soutenir une approche instrumentale de la norme sans faire intervenir des considérations éthiques étrangères au comportement de l'agent économique traditionnel. Le mécanisme de la sélection naturelle ne rend pas autonome la science économique. En outre, il semble remettre en cause l'autonomie même de l'individu. Non seulement, l'agent est tributaire d'une norme, mais nous pouvons nous demander à quel point le poids des autres individus ne porte pas atteinte à son autonomie et à son individualité, le condamnant ainsi à devenir un membre impersonnel de l'humanité, communauté qu'il doit servir. L'abandon de l'hypothèse d'autonomie de l'individu et son rattachement à la doctrine utilitariste classique est la conséquence de l'instrumentalisation de la norme. La norme est utile pour l'obtention de la solution efficace, mais afin d'être choisie par les agents il faut croire en une nature humaine moralement irréprochable. Or, cela va à l'encontre de la norme, définie par Elster. Elle n'est pas attachée à un but, elle est essentiellement déontologique. C'est un impératif, une obligation. Elle est inconditionnelle, il ne s'agit pas de suivre une norme afin d'atteindre un résultat déterminé. Elle n'est pas la cause d'une fin, ce n'est pas un falloir-être mais un devoir-être. Face à l'approche humienne, l'une des alternatives les plus accomplie selon Sugden (1982), est celle issue de la philosophie de Kant,. Elle concentre entièrement sa réflexion et son analyse sur la procédure. Elle évalue les règles par rapport à ce que représente l'individu en tant que tel. L'approche kantienne ne s'intéresse pas aux conséquences de l'application des règles. La démarche est donc différente de l'utilitarisme. L'intérêt ne porte pas sur le résultat, mais sur la procédure. L'aspect déontologique de cette approche est renforcée par la nature humaine conçue par Kant. L'individu n'est plus guidé par ses passions, ses désirs, il n'est donc plus incité à s'intéresser d'abord aux gains de ses actes. Désormais, il est conduit par sa propre raison. L'économie par le biais de la sociobiologie a détourné à son profit l'évolutionnisme. Elle a fait de cette théorie descriptive au départ une théorie prescriptive. En biologie, la sélection naturelle explique l'évolution ex-post, elle ne prédit pas (Changeux et Ricoeur (1998)). Elle vérifie les suppositions faites sur la transformation des cellules, des êtres vivants. On part de faits constatés et on les explique par un mécanisme naturel. Comme la norme, la sélection naturelle n'a pas d'intention. Nous allons montrer qu'en acceptant l'évolutionnisme comme descriptif, nous sommes en phase avec la définition de Elster. Cette approche exige en contrepartie de délaisser l'empirisme de Hume et ainsi de promouvoir une analyse néo-kantienne de la norme. §2 : L'évolutionnisme Darwinien : une passerelle vers Kant a) La normativité de la socio-biologie La théorie évolutionniste dispose de toutes les données scientifiques pour expliquer la sélection naturelle dans le monde végétal et animal. Mais, dès qu'elle s'ouvre aux relations humaines, elle fait appel à des explications de type normatif. Les sciences humaines et sociales trouvent ainsi une place dans cette théorie. L'économie utilise l'approche évolutionniste de la norme, telle que nous l'avons décrite, pour conforter certaines prescriptions. La question de l'origine de la méta-norme, délaissée par Axelrod et Kandori, devient un espace exploité par les différentes traditions philosophiques. Nous assistons à l'instrumentalisation de l'évolutionnisme. Alors qu'il sert la démonstration de faits réels, de ce qui est, l'économie l'utilise pour montrer ce qui doit être. La prudence des scientifiques ont amené cette situation. Puisqu'ils n'avaient pas de certitudes sur l'origine de la méta-norme ou qu'ils ne pouvaient l'expliquer par la sélection naturelle, ils ont laissé la sociobiologie se développer et connaître une certaine importance dans les sciences sociales. En économie, elle a trouvé une certaine audience notamment outre-Atlantique. En réalité, il n'y a pas eu abandon de l'évolutionnisme aux thèses ultra-libérales. Darwin, lui-même a proposé une application sur les sociétés humaines et sur le comportement humain de la sélection naturelle. Les Darwiniens, les évolutionnistes fidèles à Darwin (par opposition aux néo-darwiniens, les sociobiologistes), essayent de donner corps aux intuitions du maître. La sociobiologie procède par analogie, les schémas démontrés pour les espèces végétales et animales sont appliqués aux sociétés humaines, omettant ainsi l'activité de la raison humaine. Quant au Darwinisme, il avance prudemment. En utilisant les avancées en neurobiologie, notamment, les scientifiques tentent de définir les liens entre la sélection naturelle et les règles morales que suit l'individu. Comme l'écrit Tort (1997), l'anthropologie darwinienne tend à montrer " la transition progressive entre ce que l'on nommera par commodité la sphère de la nature, régie par la stricte loi de la sélection, et l'état d'une société civilisée, à l'intérieur de laquelle s'institutionnalisent des conduites qui s'opposent au libre jeu de cette loi. " (p. 67). Autrement dit, le darwinisme a pour objet la relation entre la nature et la moralité, il s'inscrit dans le rapprochement entre ce qui est et ce qui doit être. L'éthique, dans cette conception fait partie du réel, selon Changeux et Ricoeur (1998). b) Le Darwinisme : le visage fidèle de l'évolutionnisme Dans l'origine des espèces, Darwin n'évoque pas la relation entre la sélection naturelle et l'évolution du comportement humain. En revanche, ce thème fait l'objet d'un ouvrage postérieur : la descendance de l'homme (1871). Sa thèse est claire, la sélection naturelle sélectionne la civilisation qui s'oppose à la sélection naturelle. Elle fait émerger les normes morales chez l'homme. Alors que ce mécanisme naturel devait éliminer les moins aptes, il consacre au contraire, une organisation humaine soucieuse du sort des plus défavorisés et étrangère aux comportements éliminatoires. Tort (1997) appelle cela l'effet reversif. Darwin constate que dans nos sociétés civilisées, loin d'abandonner les pauvres, les handicapés, comme le font de nombreuses espèces animales, la société humaine les prend en charge. Contrairement à ce que pensent ou ce qu'exigent Malthus, Spencer ou encore Pareto , ses instincts sociaux et son sens de la justice conduisent l'homme a une attitude solidaire. Darwin remet en cause l'évolutionnisme de Spencer en niant l'égoïsme comme le caractère dominant de l'individu. De même, il rejette l'utilitarisme de Mill. L'homme ne réagit pas exclusivement selon ses peines et ses plaisirs. Dans ses remarques finales du chapitre IV, il écrit : " But man seems often to act impulsively, that is from instinct or long habit, without any consciousness of pleasure, in the same manner as does probably a bee or ant, when it blindly follows its instincts. Under circumstances of extreme peril, as during a fire, when a man endeavours to save a fellow-creature without a moment's hesitation, he can hardly feel pleasure; and still less has he time to reflect on the dissatisfaction which he might subsequently experience if he did not make the attempt. " L'homme est donc capable de se comporter par devoir et par obligation. Il ne recherche pas le bien être de tous, mais " le bien public ou la prospérité de la communauté à laquelle il appartient (Changeux et Ricoeur (1998), p.210) Bien que Darwin insiste sur le rôle de la sympathie, s'accordant ainsi avec Adam Smith , il s'éloigne de la philosophie humienne en accordant une place importante à la raison. Afin d'expliquer l'émergence des normes éthiques, il fait appel à des notions kantiennes. Nous pensons donc que l'anthropologie sociale darwinienne tend vers l'éthique de Kant. La sélection de la règle d'or, fondement de la moralité , " ne fais pas à autrui, ce que tu ne voudrais pas qu'il te fit " est le résultat d'un processus d'évolution que Darwin décompose en trois étapes. La sélection naturelle sélectionne en premier lieu des instincts sociaux grossiers. Puis " la sympathie et les instincts sociaux se fortifient par l'habitude ". Enfin, le sentiment de justice et le devoir se manifestent. Nous retrouvons une émergence similaire du sens de la justice l'oeuvre du néo-kantien Rawls (1971). Le développement moral se décrit en trois phases. D'abord, des sentiments moraux s'établissent à l'intérieur du groupe familiale, puis ils s'étendent à la sphère des amis. La dernière étape, celle qui consacre le sens de la justice est le respect du bien public (p. 530). Bien que très empirique, cette évolution ne peut avoir lieu sans le développement du savoir et des connaissances. L'évolution n'est donc pas naturelle. Le sens de la justice apparaît aux individus comme une extension de leur liens affectifs naturels et comme une manière de se préoccuper du bien commun (p. 535). A la différence de Darwin, Rawls pose ces lois psychologiques plus qu'il ne les démontre. Il précise seulement que le savoir doit être un des facteurs de cette dynamique. Darwin va plus loin puisqu'il dénombre cinq composantes. Le développement moral est assurée par: la sympathie, la mémoire, la faculté de langage, l'habitude et la raison . Si la mémoire permet à l'homme de se souvenir des situations passées, le langage permet d'exprimer ce qu'il ressent et surtout d'expliquer pourquoi il se comporte de telle ou telle façon. La raison est en effet, omniprésente chez Darwin. Alors que Hume pense que la raison est l'esclave de la raison, le biologiste écrit que la raison est nécessaire à l'extension de la sympathie. " As man advances in civilisation, and small tribes are united into larger communities, the simplest reason would tell each individual that he ought to extend his social instincts and sympathies to all the members of the same nation, though personally unknown to him. ". Son attachement à Kant est souligné par l'importance qu'il accorde à l'impératif catégorique. D'une part, la maîtrise de soi par la raison et le respect de l'autre en tant que fin joue un rôle fondamental dans l'anthropologie darwinienne : " But as love, sympathy and self-command become strengthened by habit, and as the power of reasoning becomes clearer, so that man can value justly the judgments of his fellows, he will feel himself impelled, apart from any transitory pleasure or pain, to certain lines of conduct. He might then declare- not that any barbarian or uncultivated man could thus think- I am the supreme judge of my own conduct, and in the words of Kant, I will not in my own person violate the dignity of humanity. " D'autre part, il encense la notion de devoir, intimement attachée à l'individu: "Duty! Wondrous thought, that workest neither by fond insinuation, flattery, nor by any threat, but merely by holding up thy naked law in the soul, and so extorting for thyself always reverence, if not always obedience; before whom all appetites are dumb, however secretly they rebel; whence thy original?" L'oeuvre de Kant, comme nous le verrons, identifie l'individu aux normes morales : les normes sociales existent parce que l'homme est doué de raison. Cette différence entre Hume et Kant est fondamentale. Seul l'évolutionnisme Darwinien la prend en compte et nous permet ainsi de lier l'idéal et le réel. L'approche évolutionniste humienne des règles morales avait conservé la distinction entre le what is et le ought to be. En faisant émerger la force de la raison d'un mécanisme naturel, le Darwinisme peut faire admettre l'éthique au sein du domaine du réel. Or, depuis une vingtaine années, le courant néo-kantien emmené par Rawls et Habermas poursuit le même objectif. Ces auteurs réactualisent l'oeuvre de Kant en lui ôtant ses caractéristiques trop normatives et offrent ainsi une approche des normes alternative à celle humienne. Fondée sur la raison, cette conception propose l'émergence de normes sociales, sur lesquelles les individus s'accordent unanimement. Pour la science économique, le changement est important puisque ce courant ne fait pas appel à des considérations éthiques fortes comme l'altruisme ou l'amour de l'humanité. Avec des hypothèses moins contraignantes, cette approche Kantienne permet également d'envisager un développement durable en montrant que de tels individus s'accordent sur une gestion environnemental fondée sur la solidarité inter-générationnelle, où tout sentiment sacrificiel présent ou futur est exclu. SECTION 2 : VERS UN RATIONALISME CONSTRUCTIVISTE Dans cette section, nous allons définir ce qu'est la nature humaine et la norme dans la philosophie de Kant. Nous verrons que la place première occupée par la raison relègue le calcul utilitaire au second plan. Tout comportement doit pouvoir s'expliquer à partir de la raison. Kant se concentre sur la processus de décision et non sur les conséquences de la décision. En ce sens, cette approche respecte plus la définition de Elster. Après avoir étudié, l'approche évolutionniste humienne de la norme, nous évoquerons l'approche rationaliste constructiviste de la norme. Nous allons montrer que cette analyse n'a rien de naïve, contrairement à ce qu'écrit Hayek (1976a). L'homme est un être doué de raison, et il utilise sa raison pour choisir, pour conduire ses projets de vie. Il peut vouloir se contraindre. Il peut vouloir une norme intentionnellement par devoir et non la subir par bonté d'âme. Une approche de la norme comme obligation est issue de la philosophie Kantienne. Nous allons rappeler les notions d'autonomie, de raison pratique et de liberté, en les rapportant à celle de la norme comme impératif. Elles constituent un tout définissant un individu libre et raisonnable. A partir de cette conception Kantienne, des auteurs réussissent à fournir des théories de la norme. Il s'agit par un processus logique de montrer que le comportement des individus est guidé par un système de normes. Cette approche constructiviste de la norme développée par Rawls et Habermas, malgré son caractère déontologique, séduit certains économistes. §1 : La norme dans la philosophie de Kant La principale différence entre Hume et Kant se situe dans la prise en compte de la raison. Comme nous l'avons expliquer, la raison est utile à l'obtention de la meilleure stratégie pour satisfaire les désirs, les plaisirs et les passions de l'individu. Elle sert plutôt qu'elle ne dirige. Kant rejette cette nature humaine, esclave de l'intérêt personnel. L'homme est un être doué de raison, cela le distingue des autres espèces animales. La force de l'être humaine est de dépasser ses instincts. Contrairement aux animaux, il est apte à devenir maître de lui-même, l'usage de la raison le permet. Le paragraphe suivant montre la relation existant entre l'individu et la norme. Plus qu'un lien c'est une identification de l'un avec l'autre. La norme est en effet le fruit de la raison humaine. L'individu existe parce qu'il se construit ses propres normes de comportements a) Raison et norme chez Kant Les ouvrages Fondements de la métaphysique des moeurs et Critique de la raison pratique forment la philosophie pratique de Kant. Il y définit l'individu raisonnable. D'abord, il note l'importance de la volonté et de l'intention chez l'individu. Par son intelligence, l'homme est apte à vouloir quelque chose. Cette volonté n'est pas appréciable selon le résultat ou le but qu'elle permet d'atteindre. Elle a une valeur en soi, sa valeur ne dépend pas de l'utilité que l'acte va procurer à son auteur. Un individu agit parce qu'il veut agir et non parce qu'il veut les conséquences de son agir. D'emblée, Kant se situe dans une approche déontologique de la nature humaine. Comment l'individu peut-il savoir que son agir a une valeur en soi ? Cette question est primordiale pour Kant, attentif à ne pas rattacher sa démonstration à une conception métaphysique. L'homme ne croit pas que tel ou tel acte de volonté a une valeur. Kant refuse de se placer sur le domaine de la croyance. L'auteur est soucieux de montrer que l'individu est autonome, or s'il est contraint par un dogme, par une religion ou par des passions comme le soutient Hume, il ne peut être considéré comme libre. La valeur des actes trouve son origine dans des lois que l'individu s'est construites. Selon Kant, l'être raisonnable a le privilège d'agir d'après la représentation de normes, autrement dit, il se représente des règles d'action. La norme fait partie intégrante de l'individu. Il est raisonnable parce qu'il agit selon des lois. Contrairement, à ce que les évolutionnistes soutiennent, il ne subit pas les normes, il les fait. Il produit ses propres limites. La norme loin de le contraindre est le garant de son autonomie, de sa liberté. Il va vouloir agir selon la norme car elle a en soi une valeur : celle de sa liberté, de son individualité. Changeux et Ricoeur (1998) le précisent : " L'idée de norme est inséparable de celle d'un sujet capable de s'affirmer, de se poser lui-même. C'est là une des composantes de l'idée clé d'autonomie : soi-même en liaison avec une norme. Kant est à cet égard la référence obligée : il voit la liberté comme la condition existentielle de la norme, et la norme comme la condition d'intelligibilité de la liberté. Il s'agit donc d'un engendrement simultané et mutuel du soi et de la norme " (p. 225). b) l'impératif catégorique Kant appelle la représentation de la norme, autrement dit ce qu'elle dicte, un impératif. Il le qualifie de catégorique (par opposition à hypothétique) puisqu'il ne pose aucun but à atteindre et commande une action L'impératif, conformément à l'analyse déontologique, concerne l'acte lui-même et non ce qui va en résulter. Kant en donne deux formulations. La première consiste dans l'idée d'une loi universelle et la nécessité de conformer la volonté à cette idée. Il est connue sous la formule suivante : " Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ". Ce principe doit pouvoir être le guide de tout être raisonnable. Cela signifie que l'on ne peut le justifier à partir de raisons subjectives. Le qualificatif " universel " prend tout son sens. Quelles que soient les conceptions du Bien, les hommes doivent s'accorder sur cet impératif catégorique. Il est nécessaire que ce principe ait une fin objective, universelle et compréhensible par tout être raisonnable. Cette fin ne peut être que l'individu lui-même. L'être rationnel n'est donc pas considéré comme un moyen, ce qu'il est parfois dans la doctrine utilitariste, mais comme une fin en soi. Il s'agit donc, pour l'individu, de s'imposer une norme qui préserve l'autonomie des autres et ainsi leur liberté d'action, et de la suivre parce qu'il sait que tout être raisonnable observe les mêmes limites. Kant (1785) aboutit à la seconde formulation de son impératif : " agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps, comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ". Ellerman (1988) énonce ce Person/Thing Principle ainsi : " Agis de telle sorte que tu traites toujours les êtres humains comme des personnes plutôt que comme des choses " (p.1110). Il omet de rappeler que Kant envisage dans certains cas l'homme comme un instrument, nous soulignons dans l'énoncé de l'impératif que l'individu n'est " jamais simplement " un moyen. Toutefois, il ne peut être un moyen avant d'être une fin. Cette précision réaffirme le souci majeur de Kant: le respect de la dignité humaine. Suivre la norme, selon la formule de l'impératif catégorique, est un devoir car elle garantie l'autonomie, donc la liberté de l'individu et sa dignité. La moralité au sens des " sentiments moraux " que nous avons trouvée dans les oeuvres de Hume et de Smith est totalement étrangère à l'émergence de l'impératif Kantien. La norme a une valeur en soi. L'être raisonnable le sait et le conduit à vouloir se l'imposer. Le sentiment de bienveillance envers les autres ou le sentiment d'amour envers l'humanité ne guident pas l'individu. Kant insiste sur ce fait dans ces deux ouvrages. Ainsi, il écrit : " il n'y a point antérieurement dans le sujet de sentiment qui le déterminerait à la moralité " (1788, p.79). Le devoir de suivre l'impératif ne repose en rien sur les sentiments, impulsions et inclinations, mais sur le rapport des êtres raisonnables entre eux, rapport dans lequel la volonté de chacun doit toujours pouvoir être considérée comme à l'origine de toute norme ". Nous avons désormais une autre appréciation de la norme. Elle naît d'une volonté individuelle et non d'un processus naturel, elle est obligation et non instrumentale. Ces différences avec l'approche humienne renvoient à la distinction des deux rationalismes que décrit Hayek (1976a). Le " rationalisme évolutionniste " étudié en première partie part du principe que le savoir de l'homme reste limité. L'activité individuelle ne peut être de ce fait que bornée par l'action de principes naturels, dont la sélection naturelle, sur lesquelles l'homme n'a pas de prise. Le " rationalisme constructiviste ", en revanche, refuse l'idée que des processus, étrangers à l'action des hommes, puissent conduire ces mêmes hommes, vers une des fins inconnues. L'idée de Kant, notamment, et ce dans la lignée des philosophes des Lumières , est de montrer qu'en faisant usage de la raison, l'homme régule ses activités. c) Kant et la critique des économistes Cette approche est peu utilisée par les économistes. Bien que des auteurs comme Mill (1871), Knight (1931), Arrow (1963), Sugden (1982), Harsanyi (1985) lui reconnaissent un pouvoir attractif, la tradition humienne reste omniprésente. Deux raisons semblent essentielles pour expliquer cette situation. D'une part, la naissance de l'économie moderne a coïncidé avec la diffusion des thèses humiennes dans le monde anglo-saxon. Les classiques ont utilisé et largement diffusé l'image de l'individu humien de sorte que lorsque la pensée de Kant aurait pu intégrer l'économie, l'idée d'un être mû par ses désirs était bien ancré dans cette discipline. A cette raison historique exprimée par Dumont (1977) s'ajoute une raison pratique. Une démarche déontologique est nettement plus difficile à modéliser. Alors que l'approche humienne offre un instrument aussi souple que la notion d'utilité, Kant assoit sa philosophie sur la raison et sur l'impératif catégorique, deux idées difficiles à appréhender. L'idéalisme de la pensée Kantienne constitue un frein à son utilisation. Il est ainsi symptomatique de noter comment Mill, réceptif aux idées de devoir, d'obligation perçoit l'impératif catégorique. Comme le note Rawls (1971), cet économiste est séduit par les idées humanistes, il cherche à développer une pensée centrée sur l'individu en tant que tel et respectueuse des libertés individuelles fondamentales. Toutefois, il reste fidèle à son utilitarisme et loin de jeter Kant, il transforme l'impératif catégorique en un impératif hypothétique. La règle d'or Kantienne n'est plus fondamentale, elle existe parce qu'elle doit servir le principe utilitariste. Mill (1861) écrit " pour donner un sens au principe de Kant, il faut l'interpréter ainsi : nous devons diriger notre conduite d'après une règle que tous les êtres raisonnables puissent adopter avec avantage pour leur intérêt collectif " (p. 137) La requalification de l'impératif catégorique, un devoir-être, en un impératif hypothétique, un falloir-être, est reprise un siècle plus tard par Sugden (1984) et Harsanyi (1985). Pour ce dernier, puisque la raison est subordonnée aux désirs individuels, le principe Kantien doit être rattaché au principe utilitariste. Quant à Sugden, il met en cause l'efficacité et la faisabilité du principe. Dans la fourniture d'un bien public, un individu aura tout intérêt à être un free rider, si on interprète l'impératif catégorique comme un comportement inconditionnel et obligatoire. L'économiste prône plutôt un comportement reciprocitaire : " Faire x parce que les autres l'ont fait ", selon lui, plus efficace que le comportement de devoir : " Faire x quoi que fassent les autres " . Une nouvelle fois le caractère idéaliste de la philosophie Kantienne est souligné. Les économistes remettent en cause le caractère éthique de l'individu. La raison ne guide pas l'action humaine, elle le sert. Si l'homme exprime un choix moralement juste, c'est qu'il y trouve son intérêt. La cohérence sur ce sujet des économistes est remarquable. Ceux qui doutent de Kant soutiennent l'approche évolutionniste de la norme. Dans ce débat, l'apport de Darwin est déterminant. Son évolutionnisme montre que la nature humaine conçue par Kant n'est pas une vision imaginaire et idéale. Le sens de la justice et la raison souveraine sont des notions proches du réel. L'évolutionnisme darwinien conforte les analyses kantiennes entreprises en économie publique, comme celles de Arrow (1963). Tout un chapitre de Social Choice and Individual Values est consacré à l'approche kantienne que l'auteur qualifie lui aussi " d'idéaliste ". L'attrait de Arrow pour cette théorie alternative est grand puisqu'en suivant Rousseau et Kant, il est possible de définir l'intérêt général à partir des préférences individuelles. Elle représente une voie alternative en économie : elle déjoue le théorème d'impossibilité. L'impératif catégorique, " Adopter les normes de comportement telles que si chacun les suivait, nul ne pourrait se mettre en contradiction " (Arrow (1963), p.153), représente la condition d'unanimité. Les individus disposent certes de deux relations d'ordre, l'une sur des actes quotidiens, l'autre sur des états plus fondamentaux, comme la structure de base de la société. Sur ces derniers, un consensus se produit, tous les individus ont le même classement. Arrow exprime ce que Rousseau (1762) appelle la " volonté générale ". Les hommes, aux intérêts divergents, se sont réunis et se sont accordés sur un contrat social, régissant la société. Cette unanimité parfaite et ce consensus sont des notions que nous retrouverons dans l'analyse de Rawls. Elles marquent nettement le courant contractualiste, qui comme le remarque Sugden (1982) s'oppose avec le libertarianisme à la pensée dominante en économie. Bien que Arrow note que cette hypothèse d'unanimité soit forte, elle ne lui semble pas si irréaliste que les défenseurs de Hume le prétendent. Il se rallie à l'opinion de Knight lorsque celui-ci considère qu'un consensus sur la structure de base de la société est possible. Il n'est pas besoin d'utiliser des éléments métaphysiques, " les normes éthiques et sociales d'une culture particulière " suffisent. Il semble que le débat entre partisans de Hume et de Kant ne porte pas sur le caractère idéal ou non des hypothèses sur la nature humaine. L'approche Kantienne affaiblit une notion centrale pour les économistes traditionnelles : le marché. Arrow (1963) écrit page 159 : " tout point de vue qui dépend du consensus, considéré comme fondement de l'action collective, exclut le mécanisme de marché de l'ensemble des fonctions de bien-être collectif, puisque ce mécanisme ne peut tenir compte de motivations altruistes nécessaires à l'établissement du consensus. En particulier, si le consensus considéré est celui des impératifs moraux, la situation est pire puisque le marché ne peut exprimer que des impératifs pragmatiques ". La raison souveraine (impératifs moraux) s'oppose à la raison esclave des désirs (impératifs pragmatiques). Cette approche se concentre sur la compréhension des procédures par lesquelles les individus se représentent et construisent leur environnement. La présence du caractère déontologique de la norme préserve cette approche essentiellement procédurale de verser dans le conséquentialisme. Avant toute chose, le respect du cadre et des normes est essentiel, leurs conséquences n'est que secondaire. En effet, la seule fin visée par l'approche Kantienne est l'homme raisonnable lui-même. Or, il fait partie intégrante de l'approche : ne pas respecter l'être raisonnable signifie aller à l'encontre du rationalisme constructiviste. L'évolutionnisme de type humien a préféré se fonder sur la dynamique de réplication, dynamique centrée sur les gains des stratégies, plutôt que d'accorder un caractère impératif à la norme. De ce fait, il n'a pu se défaire de l'ambiguïté entre le mécanisme naturel de la sélection naturelle et la notion d'efficacité. Il demeure en grande partie une approche conséquentialiste. Depuis 1971 et la publication de Théorie de la justice, l'approche déontologique fait l'objet d'un regain d'attention. L'économie publique et l'économie de l'environnement analysent la notion de justice telle que Rawls et Habermas l'établissent. Le principe de différence est particulièrement étudié. Mais comme nous allons le montrer, beaucoup d'économistes tentent de ramener à eux les enseignements de cette théorie. Il s'agit notamment d'enrichir la notion d'efficacité en montrant qu'elle s'accorde avec la justice économique. Or, il nous semble que ces interprétations rawlsiennes trahissent la pensée contractualiste. Nous allons présenter l'analyse rawlsienne en établissant son lien avec le constructivisme Kantien. Nous comprendrons alors que les principales critiques adressées Rawls ont pour origine une méconnaissance des notions clés de l'approche déontologique. SECTION 3 : L'EMERGENCE DE LA NORME SELON RAWLS Dans la lignée de Kant et ce depuis les années 70, différents auteurs tentent d'enrichir et d'analyser l'origine de la norme. Rawls et Habermas s'attachent principalement à montrer comment en pratique la raison des individus permet de faire émerger des normes. Théorie de la justice est l'ouvrage référence de cette littérature. Depuis sa parution, en 1971, la thèse présentée par Rawls fait l'objet de nombreux débats. En philosophie politique, ce livre constitue une véritable " révolution " selon Parijs (1991) et Fleurbaey (1996). Les auteurs, même ceux dont les opinions diffèrent se référent à Rawls. Des libertariens comme Nozick aux communautariens comme Nagel, chaque penseur compare sa thèse à celle de Rawls. Les nombreux essais publiés sur la question de la justice comme équité ont obligé Rawls à préciser certains points, voire même à en infléchir d'autres. Il en résulte que l'ouvrage principal ne reflète pas exactement la position rawlsienne d'aujourd'hui. Depuis 1971, Rawls a produit plusieurs articles et plusieurs recueils d'articles. La position rawlsienne que nous étudions prend en compte ces enrichissements. §1 : La construction rawlsienne Comme le confie Rawls (1995), sa pensée a évolué depuis la parution depuis 1971. Au fil des débats, il a précisé et enrichit certains points, la définition des biens premiers, le principe du maximin, l'équité intergénérationnelle. Autrement dit, les économistes dont la vision de Rawls s'arrête à Théorie de la justice prennent le risque d'étudier une version caduque. Bien souvent le décalage entre Rawls de 1971 et Rawls d'aujourd'hui, produit des contresens. Le débat autour du maximin, principe rawlsien selon lequel " les inégalités économiques doivent favoriser les individus les moins bien lotis " en est l'illustration. Cette norme de redistribution est la plus débattue par les économistes alors qu'elle n'est que secondaire. Mais pour s'en convaincre, il faut connaître la théorie rawlsienne dans sa globalité. Il nous faut donc, afin d'éviter les malentendus, rappeler les points importants de la construction de la théorie de la justice. Tout au long de cette analyse, les critiques contre cette doctrine soulevées par les économistes seront abordées. Le projet de Rawls est avant tout politique, le rôle de l'analyse économique est de servir le contrat social présenté. L'auteur souligne à maintes reprises que sa théorie de justice est une théorie du contrat. Un contrat de coopération passé entre les différents individus. Rawls (1993a) conçoit la société comme " un système équitable de coopération dans le temps, entre une génération et la suivante " (1993a, p.39). Cette idée n'est pas nouvelle, nous la retrouvons dans les penseurs du contrat social (Rousseau, Kant...). Rawls se trouve comme ils l'ont été avant lui confronté au problème de la dualité entre Liberté des Anciens et liberté des Modernes. Comment concilier l'intérêt de tous et les intérêts particuliers de chacun ? Comment trouver un système permettant la coopération entre tous, et donc l'efficacité, sans pour autant négliger les libertés individuelles ? L'oeuvre de Rawls, fidèle à la version Kantienne du constructivisme, va " proposer une conception particulière de la personne et en faire un élément d'une procédure raisonnable d'une construction dont le résultat détermine le contenu des principes premiers de justice " . Les deux principes de justice sont ces normes auxquelles l'auteur aboutit. Le cadre établissant l'émergence de ces normes se trouve dans Théorie de la justice et n'a été guère amendé par la suite. En revanche, la question de la stabilité de ces principes, simplement évoquée en 1971, fait l'objet de nouveaux articles à partir de 1978. Ils s'inscrivent dans le débat que Rawls entretient avec Habermas à propos de la viabilité des normes démocratiques. Nous allons tout d'abord, relater et expliquer la construction rawlsienne des principes de justice, fondée sur la position originelle (original position) et sur des individus aux caractéristiques proches de la notion Kantienne de noumène. Ce n'est que dans un second temps, que nous entreprendrons l'analyse de la stabilité de ces normes. Nous soulignerons le fait que le processus décrit conjointement par Rawls et Habermas est par bien des côtés évolutionnistes. a) la position originelle Bien que Rawls admet volontiers que son oeuvre n'est qu'une remise à jour de la pensée de Kant, il propose une émergence des normes de justice intellectuellement nouvelle. Le point de départ de sa réflexion est la position originelle. Dans cette situation, explique l'auteur, des individus se réunissent et se mettent d'accord sur des principes d'équité. Ce cadre est purement hypothétique puisque les individus sont sous un voile d'ignorance (veil of ignorance). Ils pensent et réagissent en ignorant leur place dans la société. Ils ne savent pas de quelles capacités ils disposent pour mener à bien leur projet de vie. Sont-ils riches ou pauvres ? Sont-ils des hommes ou des femmes ? Possédent-ils des dons et des talents ? Ils ignorent jusqu'aux " circonstances particulières de leur propre société ". Autrement dit, la situation économique, politique et culturelle de la société est une inconnue pour les contractants. De même, Rawls suppose leur ignorance sur la génération à laquelle chaque partenaire appartient. Cette caractéristique nous sera par ailleurs utile pour prolonger la théorie de Rawls et la transposer à l'équité intergénérationnelle. Ce voile d'ignorance assure que la réflexion de chacun ne sera pas menée sous une quelconque influence extérieure. Puisque les individus n'ont aucune conception du Bien, ils ne seront pas sous le joug d'une doctrine compréhensive. Ne connaissant ni leurs dispositions naturelles, ni leur véritables identités, leur raisonnement sera dépourvu de tout critère subjectif. En somme, le voile d'ignorance est un artifice pour mettre les individus dans une situation où seule leur raison les guidera. Malgré une épaisse ignorance, ils se trouvent libérés de toute contingence extérieure et subjective. Ils sont libres de penser et de raisonner par eux-mêmes : ils ne sont soumis à aucun préjugé. Certains économistes pensent que la décision sous ce voile équivaut à une décision à un choix dans l'incertain (Arrow (1973), Musgrave (1973)). La position de Rawls n'a ainsi rien de nouveau puisqu'elle se règle par l'utilisation de la méthode bayesienne. Nous pouvons associer aux différents états individuels une probabilité subjective, afin d'établir une fonction d'utilité espérée. Une fois cette fonction connue, l'individu va optimiser son gain. Le voile d'ignorance rawlsien apparaît donc comme une autre manière d'exprimer une vision utilitariste. En outre, la maximisation de l'utilité espérée se substitue à l'idée Rawlsienne du principe de différence. L'optimisation de l'utilité minimum devient alors un cas très particulier de la maximisation comme le démontre ces auteurs en utilisant une fonction d'utilité à élasticité constante. Elle s'applique à des individus marqués par une aversion infinie au risque. Cette lecture s'oppose fondamentalement à Rawls puisque ce dernier refuse de faire une hypothèse déraisonnable sur l'aversion au risque. Il mentionne que " l'essentiel est d'interdire que les principes choisis dépendent d'attitudes particulières face au risque " (Rawls (1971), p. 201). L'individu ne doit pas être influencé par ses sentiments subjectifs, son attitude vis à vis du risque ne doit pas intervenir dans le choix. Rawls (1974) se défend contre le contenu de ces articles. A la critique d'aversion infinie au risque, il répond que la position originelle est une situation d'ignorance et non d'informations limitées. Nous sommes en situation d'incertitude au sens de Knight (1921), tous les états ne sont pas connus. Rawls (1973) note ainsi que les individus " ne connaissent pas, et a fortiori ne peuvent pas énumérer, les circonstances sociales dans lesquelles ils peuvent se trouver eux-mêmes...et même s'ils le pouvaient, ils n'ont pas les moyens de choisir une distribution de probabilités plutôt qu'une autre " (p.649). L'individu est dans l'incapacité d'appliquer des probabilités. Dans ce contexte d'ignorance, la raison doit rester souveraine et préserve l'individu de s'aventurer à évaluer l'occurrence d'états inconnus. Seules les probabilités objectives, issues de la raison, peuvent servir à la décision. (Rawls (1971), p. 202) Le voile d'ignorance est en effet un élément important de la construction rawlsienne. Il place les individus dans une situation équitable les uns par rapport aux autres Le substituer à une situation d'incertitude aurait affaiblit l'ensemble de la théorie. Toutefois, le voile d'ignorance doit être complété. En effet, afin de faire émerger des normes de justice, Rawls doit caractériser la personnalité des partenaires de la position originelle. Les individus sont libres, d'une part, comme nous l'avons vu, du fait de l'absence de restriction de leur faculté de juger, et d'autre part, car ils sont entendus en tant que personne douée de raison lors du processus d'élaboration des principes de justice. Les individus sont, en outre égaux entre eux dans la mesure où tous ont un poids égal. Aucune discrimination n'est faîte, comment pourrait-il en être autrement puisque le voile d'ignorance cache les attributs de chacun ? b) le rationnel et le raisonnable A ces caractères, Rawls ajoute le désintérêt mutuel et le raisonnable. La première renvoie à la rationalité évoquée traditionnellement en économie, alors que la seconde est Kantienne puisqu'elle fait appel à la raison, à la faculté de juger. Poser que les individus sont mutuellement désintéressés signifie qu'ils ne se préoccupent pas des projets d'autrui, ils ne les envient pas non plus. Chaque individu dispose de son propre objectif défini indépendamment de celui des autres. Si, comme le considère Rawls (1971, p.40), ils ne s'intéressent pas aux intérêts d'autrui, cela ne constitue pas de l'égoïsme. La ressemblance avec la rationalité humienne est en effet limitée par Rawls lui-même. Selon lui, les individus ne sont pas motivés seulement par leur propre intérêt personnel "en ce sens que leurs intérêts ne sont pas toujours des intérêts au service de leur propre avantage" [Rawls (1993, p.79)]. La théorie de Rawls est une théorie du contrat, les individus ont la volonté de fonder un système de coopération. Deux dimensions sont présentes dans le comportement de l'individu rawlsien. Il désire poursuivre et atteindre le projet de vie qu'il s'est fixé. Mais, ce caractère rationnel est subordonné à cette volonté d'établir des normes propres à un système de coopération. Or, Rawls définit ce caractère comme étant : le Raisonnable. " Dans un contexte d'égalité [la position originelle], ils [les individus] sont prêts à proposer des principes et des critères qui représentent des termes équitables de coopération et à leur obéir de plein gré, s'ils ont l'assurance que les autres en feront autant " [Rawls (1993a, p.77)] . Dans cette construction, le raisonnable et le rationnel sont indissociables et indispensables. L'absence de l'un rend l'établissement des normes de justice impossible. La défection du caractère rationnel de l'individu empêche l'existence de la position originelle. Le contrat social permet de réaliser les objectifs individuels. Or, si les êtres raisonnables n'ont pas de projet, ils n'ont aucune raison de se mettre autour d'une table et n'ont aucun intérêt à établir des normes. De même, l'absence du caractère raisonnable rend la coopération équitable impossible. Les individus purement rationnels sont incapables d'avoir un sens de la justice. La position originelle ne serait alors qu'une cacophonie. Chacun exposerait sa vision sans que les autres puissent l'évaluer selon des critères équitables. L'être rationnel n'a pour seul référent que son propre intérêt, autrement dit son propre objectif. Il est sourd aux revendications des autres. Le rationnel et le raisonnable sont donc complémentaires, ils ne peuvent exister l'un sans l'autre. La présence du raisonnable est décisive puisqu'elle réfrène la rationalité de l'individu et introduit le caractère d'ouverture autrement dit, de sociabilité de l'individu. Le raisonnable le conduit, en effet, à considérer les propositions des autres et à accepter l'instauration de normes équitables. Ainsi, selon Rawls l'ignorance, le raisonnable et la rationalité sont les trois propriétés utiles à l'individu pour se construire des normes. La prochaine étape de notre raisonnement consiste à établir le contenu de ces dernières. §2 : Les normes d'équité Dans ce contexte d'ignorance, les individus cherchent le système de base susceptibles de leur fournir les plus grandes chances pour accomplir leur projet de vie, autrement dit pour s'accomplir eux-mêmes. L'attachement à Kant est omniprésent, la volonté d'" être " est permanente pour l'individu, si elle lui fait défaut, il n'est pas. De même, conformément à l'impératif catégorique, l'individu ne sera pas s'il utilise un ou plusieurs de ses semblables puisqu'il leur ôte toute possibilité d'être. Le respect de la liberté individuelle, indispensable à l'accomplissement de soi, acquiert une place prioritaire dans le système de normes choisi. a) les deux principes de justice Les partenaires vont s'accorder sur deux principes. Ce contrat est adopté unanimement. Ignorant ce qu'il le différencie des autres dans la dotation initiale, l'individu, même s'il a sa propre conception du bien, sera convaincu par les mêmes arguments que n'importe quel autre partenaire. "Nous pouvons comprendre l'accord conclu à partir du point de vue d'une personne choisie au hasard. Si quelqu'un, après mûre réflexion, préfère une conception de la justice à une autre, alors tous la préféreront et on parviendra à un accord unanime " (Rawls (1971), p. 171). La position originelle est un contexte où émerge la volonté générale, la construction rawlsienne admet la condition d'unanimité, celle-là même que Arrow (1963) mentionne. Les normes de justice à laquelle la raison humaine conduit sont au nombre de deux : Principe I: "chaque personne doit avoir un droit égal à la plus grande liberté fondamentale avec une liberté semblable pour tous" (principe d'égale liberté). Principe II: "les inégalités sociales et économiques doivent être arrangées de telles sortes qu'elles soient: __ liées à des emplois et à des postes, accessibles à tous, dans des conditions d'égalité impartiale des chances (principe d'égalité des chances) __ pour le plus grand profit des plus désavantagés" (principe de différence) Les normes ainsi établies incluent à la fois une composante libérale (premier principe) et une composante égalitaire (second principe). Nous retrouvons ainsi les préoccupations des philosophes des Lumières dont les notions de liberté et d'égalité trouvent largement écho dans les Constitutions continentales. Rawls s'inscrit parfaitement dans une approche politique libérale. Le principe d'égale liberté offre à tout contractant la jouissance d'un même ensemble de droits individuels. Rawls appelle cet ensemble, les libertés fondamentales. Parmi elles, se trouvent " la liberté politique (les droits de vote et d'éligibilité aux fonctions politiques), la liberté de parole et d'assemblée, la liberté de la personne ainsi que le droit de détenir de la propriété (personnelle) et la protection contre l'arrestation arbitraire et la saisie, telle qu'elle est définie par le concept de règle de droit ". (Rawls, 1971, p.92) . La doctrine du contrat ne s'immisce pas dans sa vie privée. Ainsi, elle s'applique à la structure de base de la société pour apporter les moyens à chacun de se réaliser et non pour dicter une quelconque conception du bien.. Le principe d'égale liberté est une condition fondamentale pour préserver l'autonomie de chacun, dans son choix du projet personnel de vie. Rawls insiste sur la composante libérale de ce système de normes en donnant la priorité du premier principe sur le second. Le principe d' " égalité des chances " ne peut ordonner un comportement que si le premier principe a déjà été respecté. Il devient impossible de vouloir compenser la violation d'une liberté fondamentale par l'octroi d'avantages économiques ou sociaux. L'asservissement d'un travailleur n'est pas acceptable même s'il lui est offerte quelques jours de vacances supplémentaires. (Rawls (1971), p. 95). L'individu rawlsien est une fin en soi et non un moyen, conformément à l'impératif catégorique construit par Kant. Même s'il est volontaire, un employé ne peut se vendre à une autre personne . Le sacrifice n'est donc pas une liberté qu'accorde les normes rawlsiennes. Cette notion d'absence de sacrifice marque la différence entre cette approche et l'approche utilitariste. Comme le montrent Constant (1814), Rawls (1971), Van Parijs (1991) entre autres, l'utilitarisme n'accorde aucune priorité lexicographique à la liberté contrairement à Rawls (Jarret & Mahieu (1998) : 16). Dès le début du dix-neuvième siècle, Constant (1814) dans une note répond à la doctrine de Bentham en ces termes : " Le droit est un principe, l'utilité n'est qu'un résultat ? Le droit est une cause, l'effet n'est qu'un effet. Vouloir soumettre le droit à l'utilité, c'est vouloir soumettre les règles éternelles de l'arithmétique à nos intérêts de chaque jour ". Les conséquences de cette utilitarisme est la valorisation de la maxime : la fin justifie les moyens ". Steiner (1990) illustre ce propos en imaginant la situation suivante : un bateau est trop chargé, à son bord vingt personnes, si cinq d'entre eux ne sautent pas il va couler. Le choix se fait entre deux alternatives : ou bien aucune saute et tous les passagers disparaissent, ou bien cinq se sacrifient pour sauver les autres. Alors que ce cas suscite de nombreuses interrogations, la doctrine utilitariste tranche immédiatement pour la seconde option. L'état social représenté par la mort de cinq individus est " préféré à " celui où vingt décèdent. L'utilitarisme précise en outre, les personnes devant sauter par dessus bord Les cinq passagers les moins utiles à la société, jugés comme tel par le spectateur impartial, doivent se sacrifier. Van Parijs (1991) étudie consciencieusement toutes les critiques faites à l'utilitarisme (comparaisons interpersonnelles, propriétés de la fonction d'utilité..). La question de la liberté individuelle n'est pas intégré de façon satisfaisante par aucune des variantes de l'utilitarisme. L'utilitarisme de la règle, initié par Mill s'oppose à l'utilitarisme de l'acte exposé par Bentham (1789) sur les droits individuels. Une action juste ne se définit plus par sa conformité au principe de maximisation de la somme des utilités, mais par le respect de la règle dont l'observation par tous maximise le bonheur collectif. Harsanyi (1985) tente d'insérer dans leur doctrine une priorité aux règles dont le respect par tous a les meilleures conséquences. Ainsi, si le respect des libertés individuelles est une règle admise, une action maximisant le bien-être collectif ne sera pas cautionnée si elle enfreint ces droits. Mais, cette priorité accordée à la liberté que Mill (1859) défend n'est pas absolue. Si la société juge que les libertés individuelles ne conduisent pas à une bonne chose pour la collectivité, alors " le droit à l'autonomie personnelle n'a pas à y être garantie " (Van Parijs, (1991), p. 62 ). Ainsi, même les utilitaristes de la règle, soucieux des libertés individuelles, ne considère la liberté que comme contingente. Le sacrifice de soi et donc le renoncement à sa propre individualité, continuent d'être prônés dans des situations, certes exceptionnelles, par cette doctrine. Tout utilitarisme en conservant son caractère conséquentialiste ne peut se résoudre à prendre en compte l'individu en tant que fin en soi et non comme un moyen, selon Rawls (1978). La construction même du spectateur impartial pose le problème de l'impersonnalité. Rawls (1971) écrit que le calcul n'est réalisé que par une seule personne, le spectateur. Le choix ne devient social que parce que la pensée utilitariste identifie tous les individus à cet observateur. Tout se passe comme si chacun avait le même système de valeurs. La société se réduit donc à un seul type de personne. L'utilitarisme ne prend pas en compte la pluralité des individus et incite Rawls à qualifier le spectateur d'impersonnel plus que d'impartial. La théorie rawlsienne renouvelle le libéralisme et réactualise son opposition à l'utilitarisme. Son oeuvre a également remis sur le devant de la scène un autre courant hostile à l'utilitarisme. Le libertarianisme partage avec la théorie de la justice l'analyse de la liberté en se montrant plus radical. Selon Robert Nozick (1974), Rawls modère effectivement son libéralisme. Il se refuse à considérer comme fondamental, le droit de propriété. Ainsi, le libéralisme de Rawls est avant tout politique, alors que le libertarianisme prône le libéralisme dans tous les domaines, à commencer par l'économie. Nozick développe une théorie de la justice fondée sur l'habilitation. Les droits de propriété qu'il définit sont compatibles avec le principe " premier arrivé, premier servi " de Rothbard et Kirzner, ardent défenseurs de l'ultra-libéralisme. La question de la propriété divise les deux courants. Bien qu'il en sera question plus en détail dans le chapitre suivant, nous pouvons résumer cette divergence. Les libertariens estiment que le droit de jouir d'un bien signifie le droit de le léguer librement. Rawls, quant à lui, préfère raisonner en se positionnant du côté du receveur plutôt que du donneur. Ce type de critiques émerge aussi lorsque la question des talents et des dons innés est abordée. Rawls (1971) considère que "personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ni un point de départ plus favorable dans la société" (p.132). Mais si Nozick se refuse à toute redistribution au nom de la propriété de soi, Rawls estime que cette injustice naturelle doit être compensée. Si un individu évolue dans un milieu social et familial défavorable ou s'il ne dispose que d'une dotation faible en talents par rapport aux autres, sa situation le handicape. La société doit améliorer sa situation tout en respectant les libertés fondamentales conformément au principe premier. La présence du second principe d'équité se justifie encore. Si les normes 1 et 2a ont été débattues notamment en philosophie politique, le principe de différence l'a été davantage en économie. Toutefois, comme le paragraphe suivant le montre, les critiques n'ont pas altérer pas la construction rawlsienne. b) le principe de différence Les structures d'une société juste, définies dans la position originelle, doivent faire en sorte d'atténuer au maximum les inégalités susceptibles de causer une injustice. C'est ce qu'exige le second volet de la seconde norme. Rawls (1971) définit le principe de différence ou maximin en ces termes: "[le principe de différence] représente ... un accord pour considérer la répartition des talents naturels comme un atout pour toute la collectivité, dans une certaine mesure, et pour partager l'accroissement des avantages socio-économiques que cette répartition permet par le jeu de ses complémentarités" (p.132). Cette répartition paraît difficilement concevable car elle est susceptible de conduire à des résultats inefficaces. Arrow (1973) et Harsanyi (1975) ont sur ce point formulé une vive critique contre cette norme de redistribution. Le premier pense que cette règle exige de garder en vie un patient coûte que coûte, quitte à plonger certaines personnes dans la pauvreté (p. 251). Quant à Harsanyi, il prend l'exemple suivant : deux individus inégalement doué, l'un est un pur génie des mathématiques, l'autre est un attardé mental. La société dispose d'un budget d'éducation limité de sorte qu'un seul des deux pourra en bénéficier. Le principe de différence demande que le budget soit alloué au plus attardé des deux. Bien que les partenaires aient conscience que la société soit une entreprise de coopération en vue d'avantages mutuels, le maximin produit des résultats défavorables à l'ensemble de la société. Rawls (1975), une fois encore, défend sa théorie en réaffirmant que son projet est avant tout politique. Les normes s'appliquent à la structure de base de la société. Il ajoute que cela ne concerne pas les redistributions particulières. Sa doctrine doit se comprendre globalement, la règle du maximin s'exécute à grande échelle. Dans le même article, il admet que son intérêt ne porte pas en priorité sur les " cas difficiles ". Il met de côté la situation des handicapés, car extrême et susceptible de fausser l'exercice de la raison. Ces cas, écrit Rawls (1975, p. 96) : "distraient notre perception morale en nous amenant à penser aux gens distants de nous, dont le sort suscite la pitié et l'inquiétude ". Ces objections contre le maximin ne sont pas recevables d'autant que sur l'exemple mentionné par Arrow, l'utilitarisme conduite à une solution insupportable. Ainsi, en conformité avec le principe utilitariste, les hôpitaux publics anglais ont refusé d'opéré en 1995, une fillette de onze ans gravement malade. L'opération étant onéreuse, les médecins ont préférer garder la somme qui aurait du être débloquée pour apporter des soins à un nombre plus grand de patients. Le maximin, en revanche pose un problème dés que le cadre devient intergénérationnel. La justice comme équité est un système de normes appliquées à la société. Rawls (1993a) la conçoit comme une coopération entre générations. Nous ne trouvons pas a priori dans les deux principes présentés une réelle exigence sur les relations intergénérationnelles. Le caractère universel de cette théorie inclut de fait que n'importe quel individu quelle que soit sa génération a droit à la jouissance de ses libertés et à l'égalité des chances avec ses contemporains. Ce système contient des prescriptions concernant les futurs membres, mais rien ne spécifie les liens entre un membre présent et futur. Cependant, certains économistes ont cru pouvoir interpréter le maximin comme principe intergénérationnel. Malgré les réticences de l'initiateur du principe de différence, tout une littérature va intégrer le maximin dans la théorie de la croissance optimale. Dès 1974, Robert Solow va se déclarer "plus rawlsien que Rawls". Il ramène l'équité intergénérationnelle à un problème de consommation par tête. Le principe du maximin requiert une constance de la consommation par tête à travers le temps. Solow explique que si la consommation d'une génération nouvelle est supérieure à celle d'une plus ancienne, pour obtenir une augmentation du bien-être social, la génération ancienne doit épargner et investir moins ou consommer du capital pour augmenter sa propre consommation. Cela n'est pas souhaitable en termes d'équité pas plus que la situation inverse. D'autres, comme Dasgupta (1974) trouvent un intérêt limité au maximin. L'état initial dans lequel se trouve la société joue un rôle important dans la dynamique. Une stricte application du principe de différence aboutit à un état stationnaire immédiat. La société n'évolue pas, elle conserve le même stock de capital. L'injustice est d'autant plus grande si l'économie débute dans un état de pauvreté. Au nom de l'équité intergénérationnelle, les individus sont condamnés à la misère. L'application des principes rawlsiens justifierait alors le sacrifice de populations. Rawls n'admet pas une telle dynamique. Les hommes n'ont pas vocation à rester dans la pauvreté. Si des générations y sont contraints, cela est regrettable mais ce ne sont que les plus anciennes. La coopération intergénérationnelle a pour fonction de perfectionner la société et de fournir les moyens utiles à la réalisation de chaque homme. Le respect de soi est si important dans la théorie rawlsienne qu'une perpétuelle misère demeure intolérable. Rawls rejette d'ailleurs l'utilisation stricto sensu du maximin dans le cadre intergénérationnel. Nous allons expliquer les raisons de cette idée et montrer que l'émergence d'une norme intergénérationnelle, le principe d'épargne, permet une adaptation du maximin respectueuse de la construction rawlsienne. SECTION 4 : L'EQUITE INTERGENERATIONNELLE Le principe de différence justifie les inégalités dans le cadre intragénérationnel. Son extension aux relations inter-générationnelles a plutôt servi les modèles néo-classiques. Une nouvelle fois, certains économistes utilitaristes s'approprient la doctrine de Rawls, en modifiant la pensée de l'auteur. La théorie de la justice se veut complete et ambitionne de régler des situations annexes : les relations internationales (Rawls (1993b) et les relations inter-générationnelles. Définir la dynamique rawlsienne par le maximin est une erreur. Certes, l'aspect dynamique est présent dans cette oeuvre puisque le but du processus d'accumulation. Toutefois, Rawls identifie le principe menant à la société juste à celui de juste épargne et non au principe de différence. Cette norme est celle que nous définirons comme l'équité intergénérationnelle. Elle demande à la génération présente de transmettre à la génération suivante le stock de capital accumulé par les générations anciennes et d'augmenter ce montant par un taux dépendant de l'effort que cette génération peut produire. Grâce aux transmissions successives, les institutions sont renforcées, améliorés et tendent vers la perfection §1 : Le principe d'épargne . Rawls (1971) consacre tout le paragraphe 44 à la question intergénérationnelle. La norme à établir doit se conformer à ce programme : " Chaque génération doit non seulement conserver les acquisitions de la culture et de la civilisation et maintenir intactes les institutions justes qui ont été établies, mais elle doit aussi mettre de côté, à chaque période, une quantité suffisante de capital réel accumulé. (p 325) " Chacun transmet à la suivante... un équivalent équitable à ce qu'elle-même a reçu, défini par un juste principe d'épargne ". Le capital peut prendre des formes diverses : " les usines, les machines et ainsi de suite, mais aussi le savoir, la culture, tout comme les techniques et les savoir-faire, qui rendent possibles des institutions justes ainsi que la juste valeur de la liberté ". (p. 330) Ce principe exige que l'on améliore les conditions de vie des membres futurs, autrement dit, la société doit mettre à leur disposition un nombre toujours plus grand de moyens afin que les individus réalisent leur projet de vie. Cet objectif se concrétise, d'une part, en maintenant les institutions de base, et d'autre part, en épargnant une partie du capital. Il s'agit donc d'appliquer dans le temps la pensée libérale de la justice : offrir les plus grandes opportunités possibles pour le développement de chacun quelle que soit la génération. Deux logiques sont présentes dans les normes Rawlsiennes : une logique capitalistique et une logique patrimoniale. Selon Barel (1984), on gère le capital pour l'accroître, on gère le patrimoine pour le transmettre. Dans le cas de l'équité, il s'agit à la fois d'utiliser et de léguer les biens nécessaires à l'homme. L'idée de patrimoine fait souvent référence à la notion de famille. La transmission d'héritage, les dotations sont des comportements rythmant la cellule familiale. Si, originellement, le patrimoine s'applique à la famille, le cercle s'est élargi puisque le droit consacre les idées de patrimoine national (monuments historiques, sites naturels) et de patrimoine de l'humanité dont se charge par exemple l'UNESCO. Définir une composante patrimoniale au sens étymologique du terme dans les normes de justice serait affaiblir la portée de la théorie. Rawls, universaliste, ne fait pas référence à la famille mais à l'idée de nation, voire même de communauté humaine lorsqu'il étend sa théorie aux nations. Comme le père a le désir de survivre après sa mort à travers le patrimoine qu'il lègue à son enfant, avec l'espérance de voir celui-ci croître et ne jamais céder ce bien, excepté à un membre de la famille, Rawls décrit le citoyen comme désireux d'apporter sa contribution à l'émergence future de la société idéale. Comme le père ne vit pas qu'au travers de ce qu'il va laisser, que son but n'est pas de fournir un patrimoine le plus riche possible, le citoyen n'est pas prêt à sacrifier son épanouissement personnel à la construction d'un idéal. Aucun sacrifice n'est demandé. Il hérite d'institutions qu'il doit restituer en y ajoutant une contribution qui lui est propre. " Ce capital transmis est le remboursement de ce que les générations présentes ont donné et qui permet aux générations actuelles de jouir d'une vie meilleure dans une société plus juste ", ajoute Rawls (1971, p. 330). C'est un principe analogue à celui de la logique de la dette, où celui qui reçoit en fait contracte une dette dont il s'acquittera en léguant à son tour à son descendant (voir Chapitre V). Mais, ce système du Potlatch s'est développé et a acquis une vigueur en raison d'une forte pression psychologique du groupe. La coutume et l'appartenance tribale sont au coeur de la logique de la dette. Or, Rawls s'appuie davantage sur la raison que sur les pratiques ancestrales. Si le principe d'épargne partage certaines propriétés, il diffère par sa motivation. Afin de conserver une logique et une cohérence dans sa théorie, Rawls doit justifier cette norme par la raison et non par des sentiments familiaux ou tribaux. Ce qu'il ne fait pas dans un premier temps. b) La critique rawlsienne de Rawls (1971) Rawls (1971) apporte en effet, deux modifications à la caractérisation initiale de la position originelle. Affaiblissant l'aspect hypothétique, aspect fondamental de sa construction, Rawls suppose les individus motivés par un altruisme familial. Minutieusement, il avait établi une situation la plus neutre possible, où la raison de l'individu, dégagée de toutes contraintes subjectives, pouvait s'exprimer. Désormais, il revient en arrière et intègre le sentiment d'appartenance à la sphère familiale. L'auteur admet que " pour atteindre un résultat raisonnable...les partenaires représentent des lignées familiales, c'est à dire qui ont au moins le souci de leurs descendants immédiats " (p. 328). Alors que les principes régissant les relations intragénérationnelles étaient le résultat d'un consensus de la part de citoyens, le principe d'épargne n'est le fruit que d'un altruisme familial. La construction Rawlsienne instaurait des normes pour associer des individus différents, la question intergénérationnelle infléchit le contrat social en un contrat familial. Il ne régit plus la nation mais une entité plus petite : la famille. La sphère familiale est un cadre limitant notre propos. Les ressources naturelles sont un enjeu international et certainement pas familial. C'est au nom de l'Etat qu'un gouvernement va revendiquer un gisement pétrolifère en haute mer ou encore les rives d'un fleuve. Il sera soutenu par sa population dont la motivation première ne sera pas son appartenance à une lignée familiale. Cette impasse à laquelle nous conduit la position rawlsienne incite certains auteurs à chercher en dehors de la position originelle les origines d'une gestion environnementale durable Méral (1996). Mais la parution de nouveaux articles nous permet de ne pas abandonner l'équité intergénérationnelle et de définir l'épargne comme une norme, un devoir-être issu de la construction rawlsienne et non d'un sentiment d'amour filial. Rawls révise profondément sa pensée dans " La structure de base comme objet de la justice " paru en 1978 puis légèrement modifié en 1993. Il revient sur les motivations et abandonne son explication précédente. Il qualifie son analyse de l'équité intergénérationnelle de " défectueuse " (1978, p. 45). Plutôt que d'utiliser l'altruisme familial, il repart de la définition de la société bien ordonnée. " Comme la société, écrit-il, est un système de coopération dans le temps entre générations, il faut un juste principe d'épargne " (1993, p. 327). La coopération dans le temps justifie donc l'épargne en faveur des générations suivantes. Outre le système de principes d'équité intragénérationnelle, la position originelle doit faire émerger un accord sur une norme d'épargne. Tout comme pour l'acceptation des deux premiers principes, le sens de la justice et l'ignorance des individus permettent l'accord sur l'épargne. Les partenaires sont toujours en situation de non-information, ils ne connaissent pas le stade de développement de leur société. Nous savions que chaque individu ignorait sa situation personnelle, mais en outre le manque de connaissances concerne la situation de l'ensemble de la génération. La génération est elle riche ou pauvre, cette information demeure inconnue dans la position originelle. Plutôt que d'imaginer de faire se rencontrer des représentants de chaque génération, ce qui remettrait en cause l'hypothèse selon laquelle les partenaires sont contemporains, les générations anciennes et futures sont prises en compte par les membres présents à travers leurs comportements souhaités. La génération présente comprend que dés lors que les générations antérieures ont épargné, leur sort en est amélioré. Plus leurs prédécesseurs ont été nombreux à épargner, plus leur situation est favorable. Ainsi, ils doivent vouloir que la norme d'épargne ait été suivie. Mais, puisqu'ils ne savent pas si un tel comportement d'épargne a eu lieu, sinon ils auraient un élément de réponse sur le contexte économique dans lequel ils sont, les partenaires présents s'en remettent au sens de la justice dont sont aussi dotées les générations antérieures. Par conséquent, les partenaires présents peuvent supposer comme acquis le respect par leurs prédécesseurs de la norme d'épargne. Les participants de la position originelle s'accordent sur un principe d'épargne dont ils doivent vouloir que toutes les générations précédentes l'aient suivi. Rawls définit le principe juste d'épargne comme "celui que les membres de n'importe quelle génération (donc toutes) adopteraient comme le principe que leur génération doit suivre et dont ils voudraient que les générations suivantes l'aient suivi (et que les générations suivantes le suivent) quel que soit l'éloignement dans le passé (ou l'avenir)" (p.327). Nous retrouvons dans cette définition, l'acte de volonté posant la norme ainsi que le caractère obligatoire et inconditionnel de celle-ci. Quant aux motivations des individus, elles n'ont pas changé. Mais le fait d'épargner grève le potentiel du présent. Les transferts intergénérationnels enlèvent donc des ressources pour améliorer le sort des plus défavorisés. Il y a donc un conflit potentiel entre le plus défavorisé de la génération présente et le membre de la génération future pour connaître le juste taux d'épargne. Il en sera question au chapitre suivant. Toutefois, déjà, nous pouvons trancher sur la priorité de l'un sur l'autre. La nature, elle-même, donne un avantage certain au principe d'épargne. Le principe de différence, telle qu'il est utilisé par Solow (1974), ne peut être incompatible avec la question intergénérationnelle. Comme le fait remarquer Rawls, le temps ne s'écoule que dans une seule direction. Les retours en arrière sont impossibles, et rendent problématiques la compensation des plus défavorisés des générations antérieures. Le principe d'épargne demeure le seul représentant de la question intergénérationnelle. Il demeure néanmoins subordonné aux principes d'égale liberté et d'égalité des chances. Ceci est intégré par l'épargne puisqu'elle exige le maintien voire le renforcement des institutions de base dont les deux premiers principes constituent les piliers. Mais cette référence aux générations futures est-elle prioritaire par rapport au principe 2b ? Une fois les deux principes respectés, l'individu présent doit-il penser aux plus défavorisés ou à son successeur ? Rawls (p. 341) est très clair, il redéfinit le principe de différence, en écrivant que " les inégalités économiques doivent profiter aux plus défavorisés dans la limite d'un juste principe d'épargne ". Comme page 332 il explique que l'amélioration du sort des plus défavorisés est postérieure au comportement d'épargne. Donc, ce n'est qu'après avoir rempli notre devoir envers nos successeurs que nous traitons des inégalités au profit des plus défavorisés. La justice comme équité devient après l'intégration des relations intergénérationnelles le système de normes définit comme suit : Principe I: "chaque personne doit avoir un droit égal à la plus grande liberté fondamentale avec une liberté semblable pour tous" (principe d'égale liberté). Principe II: "les inégalités sociales et économiques doivent être arrangées de telles sortes qu'elles soient: __ liées à des emplois et à des postes, accessibles à tous, dans des conditions d'égalité impartiale des chances (principe d'égalité des chances) __ compatibles avec le respect d'un juste principe d'épargne (principe d'épargne intergénérationnelle) __ pour le plus grand profit des plus désavantagés" (principe de différence) Tel est le système de normes générales auquel nous aboutissons. L'approche est restée procédurale, tout au long du raisonnement, l'individu raisonnable et rationnel s'est exprimé. Ces normes qu'il s'est trouvé font partie de son individualité. Elle lui servent à être, les suivre est une obligation pour exister. En conservant la construction néo-kantienne, nous avons montré qu'une approche alternative à celle humienne existait. Toutefois, l'émergence n'est qu'une première étape, il nous faut nous soucier de la viabilité des principes. Une fois ces normes établies, nous allons montrer dans quelle mesure elles sont stables. Il convient de savoir si l'autorité de ce système de normes est durable. Bien qu'unanimement choisie dans la position originelle, la justice comme équité est-elle acceptable dans un espace réel ? Au début de ce chapitre, nous avons évoqué la distinction entre le is et le ought, l'approche Darwinienne promettait le rapprochement de ces deux notions. L'idée même que le sens de la justice soit issu de la sélection naturelle entrevoit la possibilité du lien entre nature et éthique. Le caractère hypothétique de la position originelle peut s'interpréter comme le rétablissement de la frontière. L'espace publique de Habermas lève définitivement cette barrière. La position originale est avant tout une construction pour montrer ce à quoi la raison humaine conduit. Habermas, dont l'éthique de la délibération s'inscrit dans l'identification entre la nature et la norme, reprend la théorie rawlsienne et en fait une approche réellement pratique. SECTION 5 : LE TEST " EVOLUTIONNISTE " DE LA VALIDITE DES NORMES Le problème de la stabilité, reconnaît Rawls, survient lorsque l'on ne considère plus les individus dans la position originelle mais dans la réalité. Une fois dissipé le voile d'ignorance, les êtres raisonnables, aux conceptions différentes du Bien, s'accordent-ils sur ces normes ? Si tel est le cas, nous aboutissons à la notion d'équilibre réfléchi (Reflective equilibrium) définie par Rawls (1971), " par un processus d'ajustement, je présume que nous finirons par trouver une description de la situation initiale qui, tout à la fois, exprime des conditions préalables raisonnables et en accord avec nos jugements bien pesés ", écrit-il page 47. §1 : La stabilité des normes de justice ou l'équilibre réfléchi Rawls, n'a fait qu'esquisser la résolution de ce problème dans Théorie de la justice. La stabilité du système doit se produire, par apprentissage. Les " lois psychologiques " font que les normes de justice sont acceptées puis intériorisées par l'individu, avant que celui-ci, comme l'ont fait ses prédécesseurs, n'enseignent l'importance de ces règles à ses successeurs. Ce n'est qu'à partir de son article sur le consensus par recoupement paru en 1989, que Rawls entreprend d'analyser la question de la stabilité. Bien qu'apparut dès 1971, l'idée du consensus par recoupement est défendue par l'auteur et devient un sujet de débat. Ce consensus représente l'équilibre où, malgré différents objectifs à atteindre et différentes conceptions de vie, les individus se mettent d'accord sur les principes d'équité. La mise en oeuvre de cette situation d'équilibre est l'objet d'un vif échange entre Rawls et Habermas. Si l'un ne voit que dans le processus d'atteinte de l'équilibre qu'un élément de sa théorie, l'autre, Habermas, explique que l'éthique de la délibération est fondamentale. En réalité, reconnaît Habermas (1996), ces divergences, ne sont qu'" une querelle de famille ". Tous deux s'accordent sur la valeur démocratique des normes présentées par Rawls et sur le mode de stabilisation. La délibération et le dialogue entre citoyens sont le moteur de la stabilité et de la validité des normes. Rawls, bien qu'utilisant une situation hypothétique, a le souci de réalisme. Les individus qu'il décrit, ont une personnalité bien réelle. Il élabore un système pour les citoyens d'aujourd'hui et devant être validé par eux. Ce ne sont ni des égocentriques comme peuvent l'être les agents purement rationnels, ni des altruistes. Il se démarque donc, à la fois de l'homo oeconomicus traditionnel et de l'utilitariste parfait de J.S Mill. A l'un, il ajoute, une composante raisonnable et un sens de la justice, à l'autre, il rejette l'idée du bien général comme motivation. Une fois le voile d'ignorance enlevé, les partenaires deviennent des citoyens. Mais leurs caractéristiques premières demeurent : raisonnables et rationnels. Leur sens de la justice subsiste en raison de l'environnement, propice à la réflexion sur la justice. Van Parijs (1991) caractérise cet environnement en soulignant trois points : la rareté, l'égoïsme et l'hétérogénéité. La non-abondance des biens existent dès lors que les individus ne peuvent satisfaire totalement leurs besoins personnels. La répartition des ressources préexistantes pose problème. Comment va s'effectuer la distribution des richesses ? Selon le mérite ou selon les besoins de chacun ? De manière égalitaire ou équitable ? Les interrogations suscitées par la rareté de certains biens sont multiples. Cependant, si la condition de rareté est nécessaire, elle n'est pas suffisante. L'allocation se fait aisément, lorsque les membres d'une société sont altruistes et homogènes, autrement dit, la" manière dont sont conçus les intérêts est identique pour tous " (Van Parijs, (1991), p.243). En donnant plus à l'un et moins à un autre, cela ne détériore pas le sort de chacun. Ce n'est plus le cas dès que le caractère altruiste ou homogène dans la société s'effrite. Un individu égoïste se sentira défavorisé si une partie de son revenu est prélevée au profit d'un autre. Les circonstance de la justice, selon Rawls, sont voisines de celles présentées par Hume deux siècles auparavant . Elles sont réunies "chaque fois les personnes avancent des revendications en conflit quant à la répartition des avantages sociaux (contexte subjectif) dans des situations de relative rareté des ressources (contexte objectif). En l'absence de telles circonstances, il n'y aurait pas d'occasion pour la vertu de justice ". (Rawls, 1971, p.161). Dans ce contexte conflictuel et de rareté, le citoyen exprime son sens de la justice. Habermas (1993) utilise l'espace public comme cadre de discussion des normes de justice. Dans ce contexte, les individus confrontent leur point de vue. Leurs opinions sont différentes du fait qu'ils ont chacun leur propre conception du bien. Au fur et à mesure de la discussion, ils échangent leur manière de voir tout en argumentant pour convaincre les autres. Cette procédure de délibération est, comme l'avance Rawls (1995), un " omnilogue ". Chacun est libre de parler, en considérant bien sûr, qu'une des règles fondamentales d'une telle discussion est d'écouter sans l'interrompre le raisonnement de l'individu. Cette procédure se développe lorsqu'il s'agit d'une question d'intérêt public. En France, depuis quelques années, un projet public doit faire l'objet de multiples tables rondes et débats où la population concernée est appelée à exprimer leur avis. Au bout des quatre mois , un compte rendu de ces débats est remis au représentant de l'institution initiatrice du projet. Ces débats publics ont deux atouts majeurs : ils évacuent les comportements opportunistes et ils facilitent l'obtention d'un consensus. Cette éthique de la discussion écarte, en effet, tous les actes guidés par la rationalité stratégique. La rationalité, au sens de la théorie du choix rationnel, met en avant le caractère stratégique des comportements. L'attitude d'un individu ne peut être comprise que par rapport au but particulier qu'il poursuit. L'opportunisme fait partie intégrante de la rationalité. Le raisonnement menant à la défection dans le dilemme du prisonnier ou celui du free rider sont les illustrations célèbres de cette attitude. Cependant, Habermas (1991) montre la faiblesse de cette rationalité dans la procédure publique de délibération. Bien que l'individu ait des intérêts propres à faire valoir, il se voit contraint par la nature même de la publicité de la discussion d'argumenter en prenant en considération les intérêts des autres. Si pour montrer son désaccord avec la redistribution que demande le second principe de justice, un individu exprime sa difficulté pour l'obtention d'une seconde résidence au bord de la mer, l'argument ne convainc guère. Son propos est essentiellement centré sur ses propres besoins et sur ses propres intérêts. Son argumentation est totalement étrangère aux autres. Cela heurte même l'entendement de certains individus qui perçoit cet être comme avide de luxe. Un tel comportement opportuniste, dessert au contraire ses intérêts. Un individu n'a pas non plus la possibilité de dissimuler ses intérêts derrière des arguments d'ordre éthique ou morale. Cela l'oblige à " prendre des engagements, qui ou bien démasquent d'emblée son inconsistance, ou bien dans l'intérêt qu'il a de rester crédible, l'amènent à prendre en considération les intérêts d'autrui " (Habermas (1991), p. 367). Notre opportuniste pourrait évoquer pour intéresser l'auditoire la possibilité d'inviter ce même auditoire à passer régulièrement des vacances dans son futur lieu de villégiature. Si cela n'est pas matériellement réalisable, il se discrédite. Dans le cas contraire, les intérêts des autres sont intégrés et une telle argumentation est retenue d'autant qu'elle va dans le sens du second principe d'équité. L'autre avantage de la procédure est le sentiment d'être entendu qu'elle fait naître. Puisque dans un espace public chacun peut s'exprimer librement, l'individu sait que son opinion sera pris en compte, il pense qu'elle influencera la décision finale. Ceci reste valable même si le résultat diffère de l'idée initiale de l'individu. Si la procédure est démocratique, dans laquelle aucune discrimination entre les acteurs n'est possible, le participant acquiert le sentiment d'avoir élaboré la décision. Ainsi, il est plus disposé à s'accorder avec elle . En fait, outre le résultat auquel mène la discussion, les individus donnent de l'importance à la procédure elle-même. Cette manifestation est nommée le fair process effect. Comme le montrent différents travaux en psychologie sociale (Thibaut et Walker (1975), Kanfer et al. (1987), Lind et Tyler (1988)...), la participation active_ appelée procédure voice_ est considérée comme plus juste que les procédures mute. Cette procédure participative la délibération dans un espace public est un test de validation des normes de justice. Comme s'accordent Rawls et Habermas, cette procédure aboutit à la décision finale, équivalente à l'équilibre réfléchi entre nos jugements et ces normes. Conjointement, les deux auteurs établissent un processus de validation et d'acceptation des normes de justice. Bien que la raison humaine joue un rôle central, un parallèle peut être réalisé entre cette procédure et le mécanisme évolutionniste du réplicateur. Cette comparaison fait l'objet du paragraphe suivant. §2 : L'évolutionnisme de l'approche Rawls-Habermas Nous avons souligné au début du chapitre qu'une lecture darwinienne de l'émergence du sens de la justice était possible. Le lien entre évolutionnisme et Rawls n'est pas une caractéristique principale de sa théorie. Toutefois, l'auteur fait une lecture assez pertinente de la sélection naturelle. Selon Rawls, la stabilité utilitariste est hautement due au principe de sympathie. Son intuition rejoint ce que nous avons démontré en étudiant la notion de la méta-norme. Sans cette sympathie, comment peut on accepter le sacrifice ? comment peut-on souscrire à un principe d'utilité qui au nom de l'intérêt général demande de renoncer à soi ? Selon Rawls, l'utilitariste demande beaucoup puisqu'il faut que l'individu s'identifie à la maximisation de la somme. A terme, ce sentiment va disparaître car il est déraisonnable. La raison ne peut guider un homme affamé à épargner pour des individus futurs le peu de richesses dont il dispose. Rawls (1971, §76) ajoute que ses principes de justice seraient sans doute sélectionnés par des joueurs raisonnables. Puisque nous savons que l'autre ne va pas nous utiliser, cela consolide notre respect de nous même. Nos liens avec autrui deviennent plus étroits et les institutions justes se renforcent. Contrairement à l'altruisme familial d'une portée limitée, et à l'utilitarisme Millien, trop exigeant, la coopération rawlsienne, plus raisonnable, doit se stabiliser. A l'aide des jeux évolutionnistes, nous pouvons apporter des éléments confirmant ces intuitions. Cela nécessite toutefois une modification de la rationalité des joueurs. Ils ne sont pas étrangers au principe de sélection, ils ne le subissent plus. La force de leur argumentation est le moteur de la sélection. Ce changement de joueurs automates en joueurs raisonnables dénaturent l'évolutionnisme des sociobiologistes, mais nous avons opté plutôt pour l'évolutionnisme darwinien. . Les joueurs ont acquis le sens de la justice que la nature selon Darwin leur a octroyé et l'utilisent. L'idée d'un joueur réellement acteur dans ces jeux est utilisé par Axelrod (1984), Landes & Posner (1978), Harsanyi (1985) lorsqu'ils interprètent les travaux de Trivers (1971). Ce dernier a montré qu'entre des organismes non apparentés un comportement d'altruisme réciproque peut émerger. Ainsi, des babouins mâles issus de lignées différentes s'entraident pour éloigner un autre mâle d'une femelle (Kitcher (1997)). Certains économistes appliquent par analogie cette réaction à l'homme. Landes & Posner explique ainsi l'assistance à personne en danger. Un individu va sauver un homme de la noyade parce que ce comportement augmente sa propre valeur de survie. En effet, si lui-même se trouve dans cette délicate situation, par son sauvetage antérieur, il aura lui-même accru la possibilité qu'un individu ayant subi une telle mésaventure l'aperçoit se noyer et l'assiste. Si tout le monde fait ce raisonnement, cela devient une norme. Nous remarquons que cela infirme la critique de Sugden (1984) sur l'impératif catégorique. L'assistance est inconditionnel et volontaire. Une telle aide peut s'interpréter d'un manière plus kantienne et moins utilitariste, en réaffirmant que la vie a une valeur telle, que l'assistance à personne en danger est un devoir. Nous pensons, par conséquent, que la théorie des jeux évolutionnistes peut admet le comportement intentionnel des joueurs. Nous pouvons décrire le processus délibératif de Habermas comme un processus évolutionniste. Dans un jeu classique, nous considérons plusieurs populations d'agents auxquelles on attribue un mode de comportement. Les joueurs sont traités de façon égale. La seule différence entre eux se situe dans l'attitude à suivre et dans le gain attribué à chaque stratégie. Les populations se rencontrent deux à deux de façon aléatoire. La séquence de jeu se reproduit plusieurs fois. Le processus converge vers une solution évolutionnairement stable selon la dynamique du réplicateur. Le principe de sélection octroie à un comportement une plus grande capacité à se reproduire si son gain est supérieur à la moyenne. Si deux joueurs aux comportements inégaux en valeur se rencontrent, la stratégie la plus " utile " se perpétue. Lors de la procédure de délibération ou de participation, l'équilibre réfléchi est obtenu par " un processus d'apprentissage " comme dans les jeux évolutionnistes. Les joueurs-citoyens, ont des attitudes différentes du fait de leur projet personnel de vie et de leur conception différente du bien. L'omnilogue représente la rencontre des joueurs deux à deux de façon aléatoire. A chaque rencontre, le comportement de celui des deux individus, le plus à même de satisfaire tous les participants l'emporte et est reproduit. Après chaque séquence, les meilleures stratégies ont un taux de reproduction supérieure à la moyenne. La dynamique fait qu'un comportement peut devenir une solution d'équilibre stable. C'est la notion d'équilibre réfléchi pour Rawls, ou d'équilibre évolutionnairement stable pour les évolutionnistes. Cette analogie ne doit pas faire oublier la divergence entre les deux évolutionnismes. La dynamique est naturelle dans un cas (jeux évolutionnistes humiens) alors que la raison et la volonté de délibérer sont le moteur du processus de Rawls-Habermas. Le mécanisme évolutionniste n'est plus subi par l'homme, il le contrôle. D'autre part, la valeur de chaque comportement n'est pas exprimée ni en fitness, ni en utilité mais plutôt en biens premiers. Cette notion représente tous les biens dont un homme raisonnable a besoin, mais nous reviendrons dans le prochain chapitre sur cette unité importante pour Rawls. CONCLUSION Au début de ce chapitre, nous avons montré que l'approche évolutionniste des normes péchait par son recours à des hypothèses fortes sur la nature humaine. L'évolutionnisme de type Humien a préféré se fonder sur la dynamique de réplication, centrée sur les gains des stratégies, plutôt que d'accorder un caractère impératif à la norme. De ce fait, il n'a pu se défaire de l'ambiguïté entre le mécanisme de la sélection naturelle et la notion d'efficacité, l'incitant parfois à considérer l'évolutionnisme comme déterministe. Une interprétation néo-kantienne, fondée sur la raison; évite une telle normativité et permet d'élaborer une approche logique, dynamique et complète de la norme. Dans un premier temps, nous avons suivi la thèse Darwiniste selon laquelle la nature a sélectionné un être doué de raison et doté d'un sens de la justice. Dans une lecture Kantienne, cela signifie que cet individu accepte comme norme fondamentale l'impératif catégorique : " agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps, comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ". Une fois placé dans un contexte d'ignorance et de non abondance, l'individu recherche des normes définissant une société juste dans laquelle il pourrait vivre une existence digne d'être vécu. Dans cette position originelle, Rawls montre que le système de normes comprend de manière lexicographique deux principes : un principe d'égale liberté et un principe d'équité. Dans un dernier temps, nous avons montré que cette éthique relève du vrai, selon Habermas et non de l'idéal comme le soutiennent la plupart des économistes. Nous disposons désormais d'une approche cohérente de la norme. Elle respecte les trois propriétés de la norme que Elster avait énoncées. La norme est intentionnelle, issue de la raison humaine, elle conserve un caractère obligatoire et n'est pas conséquentialiste. Ainsi, dans ce chapitre, nous avons défini les normes générales. Afin qu'elles soient opérationnelles et qu'elles commandent directement l'action de l'individu, il faut trouver des normes pratiques, moins générales. La gestion environnementale étant notre point d'application, il s'agit donc conformément à la doctrine du contrat d'établir des obligations pratiques gouvernant l'exploitation des ressources naturelles. Le contrat rawlsien est en mesure de fournir de telles recommandations puisque le principe de juste épargne offre la possibilité d'étudier les relations intergénérationnelles. Le prochain chapitre est entièrement consacré à l'équité entre les générations dans le cas des ressources naturelles non abondantes.
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UNE APROCHE CONSTRUCTIVISTE DE LA NORME ( 1999)
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