1- Introduction Vers un conflit intergénérationnel Au souci de survivre, l'homme depuis longtemps a substitué celui de mieux vivre. Les progrès techniques ont satisfait les nouveaux besoins qu'il s'était créés. Aujourd'hui, la course vers un bien-être toujours plus grand est-elle encore guidée par la raison ? Son désir de " toujours mieux " s'accompagne d'effets négatifs de plus en plus perceptibles. L'activité humaine menace l'équilibre des écosystèmes, rend possible un réchauffement de la planète, raréfie les richesses naturelles. Tous ces problèmes font l'objet de conférences, de sommets et de rapports internationaux (Montréal, Rio...). Si certains experts se soucient des externalités, les individus ne s'en préoccupent guère. Inconscience? Pas nécessairement, les générations actuelles ne subiront guère les effets du réchauffement et les ressources minières demeurent suffisantes pour satisfaire nos besoins. Pourquoi nous, les individus actuels serions-nous intéressés par les problèmes liés à des externalités intergénérationnelles ? Sauf si des traités internationaux et des lois nationales, soucieux de défendre les droits des personnes futures donc fictives, n'entravent la poursuite de nos propres intérêts. L'état de la planète en 2100 ne concerne que les générations futures et des individus parfaits, guidés par l'amour de l'humanité. Ce raisonnement se fonde sur une vision égocentrique du bien-être: seul l'intérêt des générations actuelles importe, a contrario, celui des autres générations n'est pas pris en compte. Mais, le temps passe, les générations se succèdent, les bouleversements annoncés de l'environnement se précisent. La plupart d'entre nous ne les connaîtront pas, en revanche nous coexisterons avec ceux qui les subiront. Il faut raisonnablement s'attendre à ce que des comptes soient demandés aux pollueurs et aux gaspilleurs. Et même si nous ne sommes pas entièrement responsables de la production des externalités, nous serons mis au banc des accusés, accusés d'être le lien direct et vivant entre les pollueurs et les pollués. Nous considérons qu'un tel conflit intergénérationnel doit être évité. Pour cela, nous pensons que si les générations futures n'ont aucun droit à faire valoir, les générations actuelles ont le devoir de laisser à leurs successeurs le cadre nécessaire à l'accomplissement de leurs projets de vie. Ce cadre inclut entre autres le stock de ressources naturelles, l'état des écosystèmes...La question centrale de notre article est de connaître l'aptitude de la science économique à prendre en compte cette obligation. Dans quelles mesures, l'agent économique est-il capable d'un comportement éthique? L'agent économique se socialise La micro-économie traditionnelle s'attache à décrire et à étudier la conduite d'un agent égocentrique, uniquement guidé par son propre intérêt. Le caractère rationnel, autonome et omniscient fait de l'homo oeconomicus un être asocial et irréel. Les seules relations d'échanges qu'il entretient avec d'autres agents se réalisent à travers la fixation des prix. Le marché favorise librement l'ajustement et la coordination des comportements de chacun des acteurs. Depuis l'avènement de l'école néoclassique, la micro-économie étudie essentiellement les effets du comportement rationnel. Les implications de la rationalité sont sans doute intellectuellement passionnantes, mais l'économiste ne doit-il pas avant tout se préoccuper de la vie réelle des individus? [Muthoo (1996)] Ce souci de réalisme anime ceux qui considèrent les décisions de l'homme influencées par des règles ou un ensemble de règles sociales . L'agent économique, être devenu social, dans cette optique, est guidé par son propre intérêt et par des normes sociales. Une norme sociale est définie comme une règle acceptée par tous induisant un type de comportement. Elle a un caractère obligatoire. L'agent doit la suivre, sinon il sera désapprouvé par les autres. La désapprobation prendra la forme d'une sanction ou d'un sentiment de honte chez le déviant. [Elster (1989), Axelrod (1986)]. La littérature fondée sur cette nouvelle approche de l'agent économique se développe. Phénomène de mode ou un phénomène profond ? Son caractère durable dépend de sa capacité réelle à sortir la science économique de son enfermement et à la relier à d'autres champs disciplinaires. L'apport des règles ne doit pas être un artifice, un instrument ad hoc suppléant l'inefficacité, dans certains domaines, de la rationalité et du marché. Dans cette littérature, deux grandes tendances se profilent. Si chacune d'elles considèrent les règles comme un modèle de comportement guidant l'agent économique, elles se distinguent dans leur approche des normes. Elles sont un instrument pour atteindre une solution efficace pour les uns, elles ont une valeur intrinsèque pour les autres. Nous étudierons les deux conceptions séparément. Dans un dernier temps, nous verrons que la norme de réciprocité, que nous définissons provisoirement comme suit: la génération présente se soucie du futur car les générations précédentes l'ont fait, est l'objet d'une attention particulière en économie de l'environnement. Cette règle sociale peut prétendre résoudre le conflit intergénérationnel sous certaines conditions. Conditions qui nous apparaissent moins restrictives dans l'approche procédurale. 2- L'approche instrumentale de la norme Dans cette section, nous envisageons la norme définie conjointement par Axelrod (1986) et Elster (1989). "Dans un contexte social donné, la norme est un modèle de comportement. Elle existe dès lors que les individus agissent régulièrement d'une certaine façon et sont punis s'ils oublient de se comporter ainsi."Si la rationalité est conditionnelle et orientée vers la maximisation de l'utilité, les normes, en revanche, sont souvent inconditionnelles et non conséquentialistes. Lorsque la règle exige de faire X, ce n'est pas dans un but déterminé. La norme n'inclut pas un caractère instrumental. Ainsi, comme le souligne Elster, la maximisation du bien-être collectif, principe conséquentialiste de l'utilitarisme, ne peut être une norme sociale. Efficacité et règle: un lien ambigu La maximisation et la norme ne sont pas totalement étrangères. Il est possible que le comportement induit par une règle, aboutisse à une solution efficace économiquement. Le problème de l'émergence de la norme pose la question du lien ambiguë entre les deux. Pour introduire ce problème, nous allons revenir sur l'une des premières analyses en terme de normes: la théorie des droits de propriété . Les droits de propriété sont des règles établies entre les agents . Un individu acquiert le droit d'user comme il l'entend d'un bien lorsqu'il a reçu le consentement d'autrui. Il obtient un droit car les autres ont abandonné les leurs [Demsetz (1967, p.347)]. On confère à ces règles une vertu d'efficacité. Elles sont une réponse aux désirs des acteurs économiques pour s'adapter aux nouvelles situations coût-bénéfices. Dans un nouveau contexte, la norme représentée par un système de droits, émerge pour internaliser les externalités, autrement dit, dès que les gains de l'internalisation sont supérieurs au coût. Demsetz reprend l'exemple d'une tribu amérindienne ayant développé le système de propriété privée afin de pérenniser leur commerce de peau. Chasser sur des terres ouvertes à tous, impliquait le risque de conduire à la tragédie des "communs". Une trop grande prise de gibier nuisait aux prochaines périodes de chasse puisque la reproduction d'un troupeau est d'autant plus faible qu'il a été décimé. Le risque de retrouver un troupeau moins dense constituait un frein pour le développement du commerce lucratif de peaux. Un changement de système de droits de propriété a permis de remédier à cette externalité négative. Demsetz remarque toutefois que le changement ne s'effectue pas consciemment. Une société, sauf si l'efficacité est l'un de ses fondements, ne modifie pas son système afin d'atteindre un plus grand gain économique. La substitution est produite par un processus de tâtonnement, d'essai-erreur (Demsetz, p.150). Les droits de propriété ne désirent pas l'efficacité, mais ils semblent y conduire. Le caractère instrumental de la norme en science économique devient évident lorsqu'on examine les approches récentes en terme de normes. Cette littérature est étroitement liée à la théorie des jeux et à la résolution du dilemme du prisonnier. La prise en compte de la norme permet d'atteindre la solution Pareto-efficace du jeu de Tucker. Nous nous intéresserons particulièrement aux jeux évolutionnistes. Axelrod a décrit, en effet, une conception évolutionniste pour aborder les problèmes de l'émergence et de la stabilité des normes. L'origine des jeux évolutionnistes La théorie évolutionniste des jeux trouve son fondement en biologie et est issue directement des travaux de Darwin. Les notions de sélection naturelle et de lutte pour l'existence (struggle for life) sont à la base de la théorie darwinienne. Pour les évolutionnistes, les espèces vivantes dérivent les unes des autres par variations et par transmission des variations. Lors de la reproduction, certains caractères se transmettent ou non, d'autres se transforment pour en fin de compte donner de nouvelles espèces. Afin d'aboutir au concept de sélection naturelle, Darwin ajoute à ce phénomène de variation biologique, l'idée de lutte pour la survie. Empiriquement se révèle à nous, l'idée de sélection parmi les espèces. Ce processus naturel aboutit à ce que les éléments les plus robustes survivent. En transposant ce raisonnement à la variation des caractères, le naturaliste anglais établit l'hypothèse d'une sélection naturelle effectuant un tri des variations avantageuses. C'est à "cette conservation des variations favorables et à la destruction de celles qui sont nuisibles" que Darwin (1865) a appliqué le terme de sélection naturelle ou de survivance du plus apte. Cette théorie de l'évolution, elle aussi, subira la concurrence d'autres approches. Cependant, à la fin du 20ème siècle, les disciples de Darwin restent nombreux. Le darwinisme a su d'une part, s'adapter au développement des connaissances en biologie, et d'autre part, utiliser les nouveaux outils offerts par les mathématiques. L'étude la stabilité des espèces est un axe récent de recherche. Afin de connaître la viabilité d'un caractère biologique, les chercheurs introduisent un gène mutant J dans la population étudiée I. Deux types d'individus se trouvent dans le même milieu. La sélection va s'opérer, mais en faveur de quelle population? La population mutante va-t-elle réussir à s'imposer face à la population originelle, ou cette dernière va-t-elle éliminer l'envahisseur ? La notion de stratégie évolutionnairement stable (ESS) que Maynard Smith & Price (1974) ont définie, constitue un outil pour répondre à ce type de question. Le caractère I est évolutionnairement stable si les deux conditions suivantes sont réunies : ¤ (E(I, I) > E(J,I) quel que soit J ¤ (E(I, I) > E(J, I) ou E(I, J) > E(J, J) quel que soit J E(I, J) est le paiement obtenu par la population choisissant I lorsque l'autre opte pour J. Le gain s'exprime non pas en utilité espérée mais en fitness (vigueur du caractère biologique). Les stratégies qui conviennent le mieux se développent grâce à un taux de reproduction supérieur. Dans ce cas, le caractère biologique I, inclus chez un grand nombre d'agents (les animaux, les végétaux) est évolutionnairement stable s'il élimine le caractère mutant. Sa vigueur se constate par une reproduction plus rapide de la population ayant ce caractère. Cette théorie est d'autant plus séduisante qu'elle est vérifiée empiriquement. Pour autant, ce mécanisme de la sélection naturelle étudiée en biologie est-il transférable à l'étude du comportement humain ? L'approche évolutionniste de la norme L'implantation de modèle biologique dans la science économique est au coeur d'un débat ancien. Selon Coase (1977), l'économie peut se servir de cette science sous certaines conditions. Il n'est pas besoin de nouvelle théorie générale, la science économique se satisfait de ce qu'elle a. La sociobiologie est, en revanche, la bienvenue si elle peut expliquer le fonctionnement de notre système économique . Coase met en garde, comme le faisait Marx, sur l'importance de la spécificité de l'homme et des institutions sociales. Il ne s'agit donc pas d'utiliser cette science dans l'analyse de la concurrence, mais plutôt dans la compréhension du comportement des agents et de la nature humaine. Dans cette perspective, Axelrod fut un pionnier pour utiliser l'outil proposé par les biologistes. Dans un jeu évolutionniste, les joueurs ne représentent plus des agents mais une population d'agents. Les différentes stratégies sont distribuées initialement entre tous les agents afin de former des groupes d'agents. Chaque population aura sa propre stratégie. Un type de comportement est donc imposé à un type de joueur. Le joueur n'est donc plus caractérisé par la rationalité instrumentale, mais par son attachement à un type de stratégie. En outre, la théorie le suppose naïf. Il n'a pas conscience que son comportement peut influer sur le cours du jeu, peut influencer le comportement des autres populations. Cela constitue une différence importante au regard du déroulement traditionnel d'un jeu. A partir de la distribution initiale, on va étudier l'évolution des comportements et des différentes populations. La dynamique se fonde sur le principe suivant: le comportement assurant un gain élevé à la période t guidera une part de la population plus grande lors du déroulement du jeu à la période suivante, soit t+1. Les joueurs, ou plutôt les descendants des joueurs de la période précédente ont connaissance des résultats passés. Ils connaissent le gain des comportements précédents, même s'ils ignorent la raison de la réussite de telle ou telle stratégie. Le jeu évolutionniste se déroule sur plusieurs périodes et a pour moteur la constatation de la réussite ou de l'échec des stratégies. Nous n'avons pas à supposer l'aptitude du joueur à calculer la meilleure réponse. Le principe évolutionniste retenu est que les stratégies efficaces seront vraisemblablement adoptées, alors que les inefficaces seront rejetées. En multipliant le nombre de périodes, on arrive à savoir si telle ou telle stratégie est évolutionnairement stable. Autrement dit, un modèle de comportement sera une ESS si face à l'arrivée de nouveaux comportements, il est capable d'éliminer ces comportements mutants. Un comportement stable signifie également qu'il est suivi par un grand nombre d'individus. La norme induisant une ESS devient, par conséquent, une norme sociale. Cette approche est appliquée au dilemme du prisonnier. Il apparaît que sous certaines hypothèses la solution où les deux prisonniers coopèrent est stable. [Axelrod (1986)]. Le jeu se compose en deux étapes. L'une est caractéristique du dilemme du prisonnier, quant à la seconde, elle donne la possibilité aux joueurs de punir ou non le comportement de la séquence précédente. La simulation montre que la coopération se propage rapidement. Mais, une population écrasante de coopérateurs engendre une baisse de l'intérêt de la vengeance. Le nombre des non-coopérateurs ayant chuté, le gain individuel de la sanction en est pratiquement nul. Faire défection devient alors peu risqué, car la crainte d'être puni a quasiment disparu. La population des déviants s'élève et envahit celle des coopérateurs. La norme de coopération n'est donc pas évolutionnairement stable. Afin de pérenniser la norme de coopération, Axelrod imagine la méta-norme. Outre la punition des déviants, la méta-norme demande la punition de ceux qui n'ont pas puni. Dans ces conditions, la coopération devient évolutionnairement stable. Il montre ainsi que la solution de la défection mutuelle, Pareto-inefficace, n'est pas inéluctable. Le processus évolutionniste explique ainsi, l'émergence de la norme sociale efficace. Puisque la vigueur d'un comportement s'apprécie à la proportion de la population qui le suit, une norme stable est sociale, car acceptée par le plus grand nombre (voire l'unanimité). Toujours dans l'idée d'accorder à la règle sociale un rôle positif, Sethi (1996) va s'attacher à démontrer que suivre une norme s'avère plus avantageux pour l'individu que la rationalité maximisatrice. Une fois encore, la matrice du jeu de Tucker est la situation de départ. Dans un second temps, les joueurs ont la possibilité de punir ou non la stratégie utilisée dans la première phase. Huit comportements sont ainsi recensés. Cela va de la coopération passive (on coopère puis on ne punit pas quelle que soit la stratégie de l'autre joueur) à la défection perverse (on fait défection, puis on punit si l'autre a coopéré). A ces huit stratégies, Sethi ajoute celle d'un joueur rationnel. Il choisit la stratégie de sous-jeu parfait s'il rencontre un autre maximisateur, face aux autres, il opte pour la stratégie de la meilleure réponse possible. Une fois les neuf types de comportement posés, quel sera l'état stable sélectionné par le processus évolutionniste? L'auteur dénombre deux stratégies évolutionnairement stables. La population homogène de coopérateurs vengeurs (la stratégie consiste à coopérer et à punir seulement ceux qui ont fait défaut) est viable. Sous certaines conditions, une population mixte de maximisateurs et de "brutes" (font défection puis punissent seulement ceux qui ont fait défection) l'est aussi. Sethi démontre qu'une société uniquement constituée d'individus rationnels n'est pas stable. En effet, des agents guidés par une norme de coopération vengeresse peuvent déstabiliser l'homogénéité de cette population . Au contraire, le processus évolutionniste aboutit à ce que le comportement coopératif émerge comme une norme sociale. L'approche évolutionniste des normes, ainsi présentée, conclut que le comportement social assure une efficacité supérieure. La résolution du problème du dilemme du prisonnier, même sous certaines hypothèses, témoigne d'un désir des auteurs à attribuer à la règle sociale un gage d'efficacité. Pour Axelrod, la méta-norme engendre la coopération sans aucune autorité centrale. Selon Sethi, la norme assure un gain plus important que la rationalité maximisatrice. Sen (1987) fait remarquer le rôle que l'économiste veut faire jouer à la norme sociale. Il l'utilise comme un outil pour montrer comment atteindre une solution efficace. Grâce à cette notion, il s'accommode de la rationalité limitée qu'il confère à l'individu. L'agent suit une règle sociale non parce qu'elle a une valeur en soi, éthique ou autre, mais parce qu' elle permet d'atteindre un meilleur paiement. La norme sociale n'a qu'une valeur instrumentale . Les faiblesses de l'approche instrumentale En introduction, nous affirmions que la norme devait sortir la science économique de son isolement. Il semble que les exemples présentés, au contraire la conforte dans ses certitudes. Cependant, notre ambition n'est pas d'arrimer à tout prix l'économie aux autres sciences sociales. S'il s'avère qu'elle dispose d'assez d'outils pour être autonome, son rapprochement avec la philosophie politique souhaitée par Sen (1987) et sa prise en compte des émotions envisagée par Elster (1996) ne sauraient être que superflus. Toutefois, nous considérons que la réussite de l'approche évolutionniste n'est pas totale. Les résultats présentés sont conditionnés par des hypothèses fortes. Tout d'abord, l'individu doit avoir absolument une certaine attirance pour le futur. Si l'avenir n'a aucun ou très peu d'importance pour lui, il sera poussé à faire défection dès la première séquence. Dans le cas de Sethi, le comportement maximisateur deviendra approprié. Ensuite, la question de l'absence d'autorité centrale n'est qu'imparfaitement traitée. La méta-norme n'a pas le monopole de la stabilisation de la norme. Axelrod confirme que la législation ou l'internalisation de la norme, faisant naître ainsi le sentiment de culpabilisation chez le déviant, produit le même effet. En outre, loin de s'affranchir de l'autorité centrale, il utilise un moyen caractéristique des Etats totalitaires. Comme il le remarque lui-même, surveiller et punir les déviants étaient des pratiques courantes et nécessaires dans l'ancienne Union soviétique. Pour quelles raisons, le futur aurait de l'importance? Pour quelles raisons la méta-norme se substituerait-elle à d'autres formes de soutien de règles? L'approche instrumentale ne le précise pas. Ces questions sans réponses justifient l'intérêt porté à une approche procédurale. Une telle conception des normes se fonde sur des principes et étudie les conséquences d'un processus conforme à ses principes, sans se préoccuper de l'efficacité. Elle doit garantir une explication cohérente et robuste de l'origine de la norme à son acceptation par les individus. 3- L'approche procédurale de la norme Cette section sera consacrée à une conception Kantienne de la norme. En utilisant la théorie générale de Kelsen, nous montrerons que la justice comme équité de Rawls est un système de normes. Nous pourrons ainsi étudier l'équité intergénérationnelle comme une norme de réciprocité et connaître les conditions de sa stabilité. L'approche est fondée sur une hypothèse forte: l'impératif éthique. Avant d'aborder cette conception, il nous faut montrer qu'en l'absence d'une telle obligation, envisager un avenir heureux pour les prochaines générations tient de la croyance. L'ordre spontané L'approche développée par Sugden (1989) est à ce sujet fort intéressante. Sans aucune contrainte extérieure, Etat ou système répressif, il s'attache à montrer comment les règles régulant l'action humaine peuvent évoluer sans le dessein humain et peuvent se maintenir. Il s'inscrit idéalement dans la perspective hayekienne, en identifiant l'avènement de la norme à celui de l'ordre spontané. La solution issue du processus évolutionniste ne sera ni juste, ni injuste, efficace ou non, simplement elle est et doit être prise comme telle, puisqu'étant le résultat du mécanisme naturel . Quel est le résultat d'un processus purement évolutionniste ? Il part d'un jeu où il existe deux ESS. Comment discriminer entre deux ou plusieurs ESS ? Parmi plusieurs candidats lequel deviendra une convention . Sugden évoque plusieurs possibilités: le point focal de Schelling et l'analogie. Selon qu'une situation arrive fréquemment ou non, l'un des deux mécanismes se met en oeuvre. Ainsi, sur une route britannique non balisée, l'automobiliste aura tendance à rouler à gauche, car il sait que c'est l'habitude anglaise. En revanche, si la situation est exceptionnelle et si l'expérience manque, il évoque le phénomène de l'analogie. Dans la doctrine libérale, issue de Locke, l'un des principes les plus prisés est le "premier arrivé, premier servi". Selon lui, ce principe peut être décliné selon plusieurs modes. Par exemple, deux voitures arrivent en sens inverse à proximité d'un pont étroit. Laquelle passera en premier ? Celle arrivée à proximité de l'ouvrage en premier: "priorité au premier arrivé". La solution a été trouvée par analogie au principe "premier arrivé, premier servi". Une fois sélectionnée, naturellement, la convention se transforme en norme. Ce passage s'effectue lorsque les individus ont intégré le type de comportement à suivre, autrement dit, dès qu'ils ont internalisé la règle. Le mécanisme de transformation est le "désir humain d'être approuvé par les autres" [Sugden (1989, p.95)]. Cette obligation est un moyen performant pour pérenniser la norme. Ainsi, un mode de répartition du bois institué comme règle, se perpétuera car si un individu prend possession du bois de celui arrivé en premier, il sera puni par un tiers. Même si ce dernier n'a pas subi directement le préjudice, par précaution et pour éviter qu'un tel acte ne se reproduise, et ainsi risquer de se voir un jour volé, il va de lui-même sanctionner le déviant. Conformément à la définition de la norme, c'est un tiers qui se chargera de punir celui qui ne respecte pas la règle. Cette analyse est purement procédurale puisqu'elle explique comment un comportement coutumier devient une convention, puis une norme. Ce dernier passage se réalise par l'utilisation de sentiment moral ou psychologique. Toute la procédure utilise un mécanisme naturel, pas une seule fois il est question de l'Etat ou d'un système autoritaire. L'efficacité ne peut être que contingente. La norme sociale peut aboutir à une solution cohérente avec la rationalité mais elle n'aura pas été dicté par elle. Cette approche, séduisante par sa simplicité, permet-elle de résoudre tous les problèmes? Si des interactions d'un nouveau type se présentent, comment la théorie de Sugden réagira? Les biens environnementaux (qualité de l'air et de l'eau, stock de ressources minières, beauté du paysage) sont apparus et constituent un élément du bien-être des individus depuis quelques années. La manière dont une génération les utilise affecte positivement ou négativement les générations suivantes. Quelle norme de gestion émergera? En suivant Sugden, s'apparentant à un phénomène nouveau la norme de gestion sera choisie en vertu d'un principe analogue à "premier arrivé, premier servi" . Comme le remarque lui-même Sugden, ce genre de principe est parfois inefficace. Dans ce cas précis, nous le pensons réellement dangereux pour le bien-être des générations suivantes: il conduit à la surexploitation des ressources et à la dégradation de celles-ci par les utilisateurs actuels. Si l'ordre spontané promet des temps difficiles aux générations futures, le problème de la gestion intergénérationnelle n'est plus essentiellement économique, il devient aussi éthique. Il est, en effet, inacceptable que la planète soit transmise détériorée. Mais, ce sentiment de justice est-il unanimement supporté par les individus ? Les dégradations de certaines régions du globe n'incitent pas à l'optimisme. Puisque dans la tradition humienne, les sentiments moraux se développent naturellement, nous pourrions attendre que l'idée du devoir envers les générations suivantes se répande. Sommes-nous certains qu'elle va se développer plus rapidement que la dégradation des ressources ? Devons-nous attendre que les mécanismes naturels livrent leur verdict, et tant pis si l'expansion de l'éthique est moins rapide ? Ou faut-il avantager l'éthique en contrariant le jeu des mécanismes naturels? Axelrod (1984) reconnaît à ce propos, que l'aide de la morale, de la loi est un facteur accélérant le triomphe de la coopération. . Dans la partie suivante, nous allons explorer une approche déontologique de la norme: elle lie l'éthique à l'efficacité et se nourrit des notions kantiennes. Une approche Kantienne de la norme Hans Kelsen, philosophe du droit a écrit en 1979, une Théorie générale des normes. Selon lui, les normes morales et juridiques émergent et fonctionnent selon la même procédure. Dans son ouvrage, il unifie les différents types de règles. Nous allons voir que la définition qu'il donne de la règle se rapproche de celle de Elster. Les principaux traits de la norme kelsenienne sont les suivants: * La norme est un devoir-être, elle ordonne en premier lieu un comportement humain déterminé (p.6). * Il n'y a pas de norme sans autorité qui la pose. * La norme s'accompagne d'un système de sanction. * Une norme est efficace lorsqu'elle est effectivement observée (p.4). La norme est "obligation", elle prescrit un certain type de comportement et en aucun cas elle ne s'intéresse aux conséquences. Kelsen fait bien la distinction entre le devoir-être et le falloir-être. La norme répond à la question "Que dois-je faire?" et non "Comment dois-je faire pour, par exemple, dilater un corps ?"(cela relève du falloir-être) . L'efficacité de la norme est à rapprocher de l'acceptation par tous de la norme. La différence n'est en fait que sémantique entre Elster et Kelsen. Une norme efficace est ce que nous avons définie comme une norme sociale . L'approche Kelsenienne conserve le caractère obligatoire, inconditionnel et soumis à la sanction de la norme . L'originalité de l'approche de Kelsen consiste dans la hiérarchisation des normes. Une norme ne peut être validée que par une autre norme, qui lui est supérieure. Ainsi, la règle qui empêcherait des individus de gaspiller des ressources pourrait être validée par l'existence de la norme "on doit se soucier des générations futures". Cette dernière devant être, à son tour, validée par une autre norme. Ce raisonnement à rebours prend fin avec la norme fondamentale. Cette norme est "une fiction qui se distingue de l'hypothèse par le fait qu'elle est accompagnée ou doit être accompagnée de la conscience que la réalité ne lui est pas conforme" (p.345) . La théorie de Kelsen fonde logiquement la norme. La norme fondamentale (pensée) induit des normes générales supérieures et inférieures posées par une autorité (le législateur pour une norme juridique, et l'autorité morale pour une norme éthique), elles deviennent sociales ou non selon un processus que Kelsen ne discute pas, mais que nous supposerons évolutionniste. Kelsen nous offre un cadre pour étudier les normes morales. Lorsqu'en introduction, nous avons supposé que les générations devaient se soucier du bien-être des autres, nous avons posé cette règle, elle revêtait ainsi un caractère impératif. Nous nous trouvions déjà dans une perspective Kelsenienne de la norme. Il nous faut désormais connaître les règles, dont celle fondamentale, qui la valide. Une fois trouvées, il restera à savoir si l'impératif éthique sera accepté par le plus grand nombre. Le changement par rapport aux précédentes conceptions s'affirme. Il ne s'agit plus de poser des comportements et de regarder lequel va émerger et s'ériger en norme sociale. Désormais, on pose une norme, cohérente avec la norme fondamentale, et on recherche si elle est évolutionnairement stable. Dans le problème de la gestion environnementale des ressources, certains économistes incluent une dimension éthique [O'Connor (1995), Méral (1996)]. Ils se refusent néanmoins à utiliser la maxime Kantienne: "Agis de manière à ce que la maxime de ton action puisse également valoir comme loi universelle". Il ne nous apparaît pas irréaliste de penser que l'agent économique soit un être moral. Nous le pensons raisonnable plus qu'altruiste. Puisque le schéma Kelsenien concerne aussi les normes morales, nous allons l'adapter à une approche d'essence Kantienne, pour envisager la gestion des ressources naturelles en long terme. Nous opterons pour la théorie de la justice de Rawls. Deux raisons principales à cela. D'une part, elle tire de la philosophie de Kant son caractère impératif; d'autre part, elle offre une extension intergénérationnelle de son contenu, largement commentée en économie. Les principes d'équité: la norme hypothétique Assez brièvement nous rappellerons la construction rawlsienne. L'intérêt sera porté sur les implications de ces principes dans la gestion environnementale. Rawls imagine une position originelle à partir de laquelle les participants vont se mettre d'accord sur deux principes de justice. Le cadre est purement hypothétique puisque les individus sont soumis au voile d'ignorance. Ils ne connaissent rien de leur situation. Sont-ils riches ou pauvres, hommes ou femmes, doués de talents ou non ? Tous l'ignorent. En outre, ils n'ont pas de conception du bien: cela signifie qu'ils ne sont pas sous l'emprise d'une quelconque religion. Enfin, Rawls suppose que "les circonstances particulières de sa propre société" leur sont inconnues, autrement dit, les contractants ne connaissent pas la situation économique, politique ou culturelle de leur société. Cependant, Rawls les suppose libres, rationnels, mutuellement désintéressés, raisonnables et doués d'un sens de la justice. Bien qu'ignorant ses caractéristiques propres, chaque participant sait qu'il a un projet de vie, un but personnel dans son existence. En cela, il diffère des autres et a une identité propre . Chaque objectif est indépendant de celui des autres, les individus ne se préoccupent pas des projets d'autrui, ils ne les envient pas non plus. Ils sont mutuellement désintéressés. Pour atteindre leur but, ils ont la capacité de choisir les moyens les plus efficaces. Cette propriété est celle bien connue de la rationalité économique [Rawls (1971; p.40]. Cela ne fait pourtant pas d'eux des homini oeconomici. D'abord, comme le souligne Rawls (1993), ils ne sont pas motivés seulement par leur propre intérêt personnel "en ce sens que leurs intérêts ne sont pas toujours des intérêts au service de leur propre avantage" (p.79) (l'exemple du dilemme du prisonnier l'illustre). Pour briser tout lien avec une vision d'une nature humaine égocentrique, l'auteur accorde aux individus une sensibilité morale. Ils sont raisonnables. Rawls (1993) définit ce caractère ainsi: "dans un contexte d'égalité, [la position originelle] ils sont prêts à proposer des principes et des critères qui représentent des termes équitables de coopération et à leur obéir de plein gré, s'ils ont l'assurance que les autres feront de même" (p.77). Autrement dit, les individus Rawlsiens envisagent en participant à cette réunion virtuelle d'établir des principes de coopération. Ces principes sont au nombre de deux: Principe I: "chaque personne doit avoir un droit égal à la plus grande liberté fondamentale avec une liberté semblable pour tous" (principe d'égale liberté). Principe II: "les inégalités sociales et économiques doivent être arrangées de telles sortes qu'elles soient: __ liées à des emplois et à des postes, accessibles à tous, dans des conditions d'égalité impartiale des chances (principe d'égalité des chances) __ pour le plus grand profit des plus désavantagés" (principe de différence) Cette position ainsi décrite est purement hypothétique: il est impossible que l'on fasse, dans la réalité, abstraction des contingences. Néanmoins, ce caractère fictif nous permet d'assimiler la position originelle à une norme fondamentale Kelsenienne qui serait "on doit se comporter comme le détermine la position originelle". Puisque des individus raisonnables se réunissent, penser qu'ils acceptent de respecter d'un éventuel accord est un évidence. L'équité intergénérationnelle comme norme sociale de gestion Les deux principes d'équité sont validés par cette norme fondamentale. L'équité est donc une norme posée par une autorité fictive, à savoir, la position originelle. Elle a un caractère obligatoire comme n'importe quel contrat établi entre des êtres moraux. La justice Rawlsienne devient une référence, toutes les règles à caractère public doivent se conformer, être valider par ces deux principes. Ainsi, le système de gestion intergénérationnelle des ressources naturelles, domaine annexe selon Rawls, demandera une cohérence avec eux. L'équité intergénérationnelle est la norme que Rawls envisage. Les générations suivantes doivent avoir les moyens nécessaires pour assurer leur propre bien-être. Chaque individu, quelle que soit la génération à laquelle il appartient doit disposer de biens premiers pour réaliser son projet de vie. Les biens environnementaux, la qualité de l'environnement constituent des moyens pour atteindre ses propres buts. Les biens premiers dont nous disposons nous ont été laissés par nos ancêtres. Nous sommes dépendants du comportement d'épargne ou de consommation de nos prédécesseurs. Dans une optique libérale, chaque génération est souveraine pour définir son propre bien-être. Il est injuste qu'une génération choisisse un type de développement pour une autre génération. De par son antériorité, une génération peut gérer de façon à restreindre la marge de manoeuvre de ses descendants. Nous revenons au problème de la répartition des externalités intergénérationnelles. La justice exige que chaque génération respecte un "principe de juste épargne". Dans la position originelle, les contractants se mettent d'accord pour transmettre aux membres suivants les moyens nécessaires à leur bien-être. Cette équité intergénérationnelle est une extension de la théorie de la justice [Rawls (1993; p.295)]. Ce principe exige la réciprocité. Toutes les générations antérieures doivent l'avoir suivi, les générations futures devront le suivre. Cette réciprocité peut se définir comme un phénomène historique. Je vais épargner parce que mes ancêtres l'ont fait. "Il est évident que toutes les générations doivent retirer un bénéfice, sauf peut-être pour les plus anciennes , il faut que les partenaires se mettent d'accord sur un principe d'épargne qui garantisse que chaque génération recevra son dû de ses prédécesseurs et, de son côté, satisfera de manière équitable les demandes de ses successeurs" (1971, p.328). Or, la position originelle est un cadre non historique. Les individus prennent le présent comme moment du contrat. La difficulté pour Rawls est de savoir pour quelles raisons des êtres raisonnables épargneront, sachant qu'ils sont dans une situation où ils ne savent pas ni à quelle génération ils appartiennent ni ce qui s'est passé auparavant et l'état des ressources naturelles (1993; p.326). En 1971, Rawls introduit une hypothèse supplémentaire dans son raisonnement. Les individus se conduisent comme des chefs de famille. Ils ont le souci de leurs enfants. Nous comprenons ainsi que le sentiment familial devienne une motivation à épargner pour les générations futures. Mais, cette hypothèse dénature l'individu Rawlsien. On le croyait mutuellement désintéressé, désormais il est guidé par un altruisme familial. Alors que Rawls dénonce l'idée de sacrifice sous-jacente dans la doctrine utilitariste, il admet la possibilité que le contractant puisse accepter une réduction de son bien-être au profit de ses enfants. Alors que la doctrine du contrat se veut être universaliste, par son attachement à Kant, Rawls utilise une notion à la portée réduite, la sphère familiale. Dans un récent ouvrage, Libéralisme politique (1993), Rawls admet que son analyse est défectueuse (p.45). Désormais, afin de justifier le principe d'épargne, l'auteur insiste sur la coopération, idée fondamentale de sa théorie. Tout au long de son livre, il répète que la société est un système équitable de coopération à travers les générations. Une norme de transmission intergénérationnelle doit donc être définie par le contrat. Les participants de la position originelle s'accordent sur un principe d'épargne dont ils doivent vouloir que toutes les générations précédentes l'aient suivi. Rawls définit le principe juste d'épargne comme "celui que les membres de n'importe quelle génération (donc toutes) adopteraient comme le principe que leur génération doit suivre et dont ils voudraient que les générations suivantes l'aient suivi (et que les générations suivantes le suivent) quel que soit l'éloignement dans le passé (ou l'avenir)" (p.327). Nous retrouvons dans cette définition, l'acte de volonté posant la norme ainsi que le caractère obligatoire et inconditionnel de celle-ci. Quant aux motivations des individus, elles n'ont pas changé. A ce stade de la réflexion, il convient de savoir si la norme que constitue l'équité intergénérationnelle est sociale. Autrement dit, la réciprocité que l'on pose, est-elle stable, au sens évolutionniste du terme ? Résiste-t-elle à l'invasion d'autres comportements ? Nous pourrions reprendre le système de Sethi et aboutir aux mêmes conclusions, avec l'explication par la raison des individus de la non dépréciation du futur. Nous ne démontrerons pas, dans cet article, la stabilité de cette norme , nous nous contenterons de signaler l'ouverture vers l'évolutionnisme que suggère Rawls. Dans les paragraphes 76 et 77, de Theory of Justice, Rawls évoque les travaux de Trivers (1971) et son étude à propos de l'émergence en biologie de l'altruisme réciproque. Il utilise le parallèle avec la biologie en laissant penser que les vertus d'équité, de réciprocité sont sélectionnées. Nous retrouvons l'intuition de Darwin concernant l'émergence de la coopération dans le processus de l'évolution des civilisations humaines . L'équité intergénérationnelle s'identifie à une norme de réciprocité. La gestion des biens environnementaux peut s'inscrire dans la durée. Le montant des externalités intergénérationnelles supportable serait au plus égal au stock de biens premiers nécessaires au bien-être des générations suivantes. En outre, les actions aux effets irréversibles seraient quasiment inexistantes. Le caractère raisonnable des individus fait que la réciprocité Rawlsienne se situe entre l'impartialité, qui est altruiste (le bien général est la fin d'une action) et l'avantage mutuel, défini comme le cas où chacun est avantagé, eu égard à sa situation escomptée ou future [Rawls (1993, p.41)]. Pour établir cette norme, l'hypothèse faîte sur la personnalité des individus peut sembler forte. Nous verrons par la suite que ceci constitue une conclusion hâtive. Les modèles proposés refusant toute éthique et se raccrochant à la multiplicité des interactions demeurent incomplets. Face à cette approche où les individus sont guidés par une éthique de la coopération, nous trouvons celles qui définissent la réciprocité comme un accord conditionné. Autrement dit, la norme devient "je vais épargner si tu as épargné auparavant". [Sugden (1984)]. 4- La réciprocité, un contrat social naturel ? Les articles se multiplient pour montrer qu'une vision de la réciprocité sans utiliser les notions kantiennes est possible. Les récentes contributions sur ce problème mettent l'accent sur le système à adopter pour éviter les défections. La génération future attend de recevoir un patrimoine, une fois qu'elle a le pouvoir de gérer (elle devient la génération présente), quel intérêt a-t-elle à ne pas gaspiller ses biens? Nous allons présenter deux structures de jeux devant aboutir à une gestion intergénérationnelle basée sur la réciprocité. Une telle réussite comme nous le montrerons est fortement liée à des sentiments moraux forts. La relation à l'éthique contrairement à ce qu'envisagent les auteurs de ces articles s'avère nécessaire. Avant d'aborder la construction de Kandori (1992), nous allons examiner la conception du contrat social selon Turner (1995). Une approche altruiste de la réciprocité Cet article adopte ouvertement une approche contractualiste . Les différentes générations passent un contrat social, elles s'engagent à le respecter car les termes sont mutuellement avantageux et non par un quelconque sens de la justice. Comme le remarque Turner, le contrat social est une réponse rationnelle pour résoudre les externalités intergénérationnelles. Afin de montrer l'efficacité de ce contrat, il institue un jeu avec deux générations, semblable à l'"ultimatum game". Le problème est celui du marchandage entre agents non altruistes. Ils doivent se mettre d'accord sur la répartition du stock de ressources. Une partie ira à la vieille génération, une autre à la jeune, enfin une dernière sera épargnée. Si aucune distribution ne satisfaisait les deux générations, les ressources deviendraient ouvertes à tous (en open-access). Cela s'apparenterait au chacun pour soi. Comment mettre d'accord des représentants de deux générations différentes? Ils ont leur propre bien-être qui ne dépend pas de celui du voisin. Si chacun joue pour lui, le membre de la prochaine génération fera de même et chacun consommera trop pour ne pas partager avec ses descendants rancuniers. Mais, si les parents savent que leurs enfants seront moins agressifs si eux-mêmes sont coopératifs, ils n'auront pas intérêt à choisir une stratégie qui minimise la consommation de leurs propres parents. Ce genre d'intérêt personnel altruiste ou de coopération par les jeunes peut dépasser l'externalité intergénérationnelle. Turner s'attache à montrer que la jeune génération prendra des options altruistes de gestion envers la précédente génération pour éviter d'être punie par ses propres enfants. En établissant des hypothèses adéquates: connaissance de la séquence jouée antérieurement, existence d'une sanction crédible, Turner établit que la stratégie Tit for Tat (Donnant-donnant) est un équilibre de sous-jeu parfait . L'auteur en conclut que si les agents conditionnent leurs actes avec les actes précédents, le contrat social devient auto-entretenu. Ainsi, il est capable de dépasser l'externalité intergénérationnelle en incitant à une gestion Pareto optimale. La stratégie Tit for Tat, dans le cas d'un management durable des ressources peut fournir "une incitation à choisir une politique cohérente à la soutenabilité sans obligation morale envers le futur", ajoute Turner. Penser l'éthique absente de la stratégie Tit for Tat serait une erreur. Axelrod a consacré de nombreuses réflexions et expériences sur le comportement coopératif. Or, la bienveillance vis à vis d'autrui fait partie de la stratégie donnant-donnant. Certes, la règle demande d'adopter la même action que l'autre joueur à la séquence précédente, mais elle demande aussi de jouer coopératif à la première séquence . Selon Axelrod (1984, p.38), ceci est l'expression de la bienveillance. Or, en revenant à l'analyse de Turner, nous pouvons nous demander pourquoi la première génération qui a conclu un contrat bienveillant avec la seconde, serait la seule à être volontairement altruiste ? La bienveillance serait un sentiment qui ne se transmettrait pas ? Nous pensons que l'altruisme est sous-jacent à cette approche. En effet, Turner adhère à la conception classique de la nature humaine présente dans l'oeuvre de Smith. L'individu Smithien recherche son propre intérêt, non par égoïsme mais par amour de soi . Avant de choisir entre plusieurs actions, il adopte la position d'un spectateur impartial et évalue les conséquences de chacun de ses actes sur chaque personne. Or, comme le souligne Rawls (1971), "un individu doué de sympathie dans une telle position adopte une perspective générale... et une fois qu'il a fait le tour de toutes les personnes concernées, son approbation exprime le résultat total" (p;217). Nous retrouvons la conception de l'utilitarisme classique, où le souci de l'agent est le bien général. En ce sens, présupposer la bienveillance revient à admettre l'altruisme . Dans ce cas, la réciprocité n'est plus réellement, "je dois épargner pour les générations futures si les anciens l'ont fait pour moi". Elle se rapproche de l'idée d'une réciprocité générale ("chaque agent donne à la société, et réciproquement, il reçoit de l'ensemble des autres"). L'individu n'a plus le sentiment d'épargner pour des individus, désormais il agit pour le bien général. Accorder de l'importance au présent par rapport au futur n'a plus aucun sens pour lui. En effet, l'épargne devient une relation individu-société, donc atemporelle puisque la société s'inscrit dans le temps. La réciprocité : un contrat mutuellement avantageux ? L'hypothèse du caractère raisonnable de l'agent parait-elle encore si forte au regard de cet altruisme nécessaire? Sans doute pas. Mais, il reste à envisager une piste: celle du contrat Hobbésien. Un tel accord transforme des agents, dont le seul souci est leur propre avantage, en partenaires. La tentative de Kandori, plus élaborée et plus attrayante avec ses trois générations imbriquées, s'inscrit dans cette perspective et s'affranchit ainsi de l'attachement à la bienveillance. Pour autant, son système de répression ne parvient pas à rendre inutile toute référence à l'éthique. C'est ce que nous allons montrer dans les paragraphes suivants. Son article présente un jeu infini joué par des générations imbriquées d'agents à vie finie. Une génération de joueurs disparaît et est immédiatement remplacée par une nouvelle. Ce mécanisme assure la continuité du jeu. Kandori assure que le " Folk Theorem " fonctionne dans ce cas. Alors qu'un agent pourrait gagner plus à court terme en trahissant ces partenaires, il va se comporter honnêtement par crainte de perdre ses gains futurs. Le jeu consiste en trois phases. En phase 1, la génération présente (t) punit ou récompense les joueurs de la génération précédente (t-1). En phase 2, elle gère les ressources. En phase 3, elle est récompensée, à son tour, par un paiement supplémentaire (le bonus). Lors de la phase 2, les joueurs sont incités, par la crainte de la punition, à adopter une gestion qui ne lèse pas ses prédécesseurs. En effet, la possibilité est offerte à la génération suivante de punir en 2, comportement récompensé en phase 3. Si la période 2 est trop courte, les déviants verront leurs paiements baisser à la phase suivante. Le bonus a pour fonction de dissuader les déviations et de récompenser les joueurs coopératifs. Il est un instrument extérieur dont la génération suivante se sert afin de manipuler les gains de ses prédécesseurs. Cette manipulation ne peut être qu'honnête puisque dans le cas contraire, elle risquerait de se faire sanctionner par ses enfants. La sanction-récompense, si elle peut avoir lieu, autrement dit, s'il y a suffisamment d'interactions entre les générations et si les périodes imbriquées sont suffisamment longues, conduit à la prise en compte des intérêts des générations suivantes par la génération gérante. L'équilibre qui émerge est un revenu mutuellement avantageux. Le problème auquel Kandori peut être confronté est inhérent au contrat Hobbesien . Un tel contrat ne peut exister que s'il offre un avantage à toutes les parties. Si la génération gestionnaire a suffisamment de ressources pour mener à bien ses projets, rien ne l'oblige à s'accorder avec ses successeurs. Sauf à supposer que le bonus soit fort. Dans ce cas, la jeune génération est en situation dominante. La situation est finalement sous le contrôle de celle-ci. Il ne s'agit plus de surveiller seulement les gestionnaires, mais aussi les surveillants. Pour que ces derniers soient crédibles, il faut à leur tour les doter de pouvoir. Pour ne pas qu'ils en abusent, doit-on aussi les surveiller? La situation devient inextricable. Si un des contractants potentiels a une position dominante, la reconnaissance des aspirations de chaque génération ne peut être une solution du système de Kandori. L'absence d'inégalités entre les générations est une condition indispensable. Or, en matière environnementale, cette hypothèse nous semble peu réaliste. Les générations actuelles bénéficient d'une dotation en ressources naturelles exploitables supérieures à ce qu'elles seront en 2050. Cette approche contractualiste où les individus sont motivés par l'amélioration de leur propre bien-être n'offre pas une réponse satisfaisante au problème intergénérationnel. Le contractualisme Rawlsien lui reste donc préférable. 5- Conclusion Puisque nous n'héritons pas de la terre de nos parents, mais nous l'empruntons à nos enfants, nous devons partager les ressources avec les générations futures. Une gestion environnementale raisonnable doit remplir deux conditions. Elle doit assurer le bien-être des individus des générations présentes et doit épargner un stock de ressources nécessaires afin que les membres des générations futures puissent pouvoir assurer leur propre développement. Ceci est un impératif éthique, une obligation. Comment la science économique peut-elle prendre en compte cette norme? Telle a été notre préoccupation dans cet article. Nous avons remarqué que depuis quelques années, l'agent économique retrouvait une dimension sociale, mise entre parenthèses par la micro-économie traditionnelle. Sous l'impulsion des travaux de Axelrod, de Elster, l'idée que l'individu est mû aussi par la norme sociale se répand . Toutefois, dans la plupart des cas, la norme n'a pas de valeur intrinsèque pour l'économiste. Il ne la considère que comme un instrument suppléant les défaillances de la rationalité mises en lumière notamment par le dilemme du prisonnier. Que la règle puisse avoir un contenu psychologique (Elster) ou moral (Sen), l'intéresse peu. Cependant, les approches instrumentales sont incapables de faire émerger et pérenniser spontanément (en dehors d'une autorité centrale ou morale) une norme de gestion environnementale satisfaisante. La règle de réciprocité, soutenue par la stratégie Tit for Tat, est séduisante mais n'acquiert une force qu'en supposant altruistes, les motivations des agents. L'éthique nous a fortement éloigné de l'être égocentrique consacré par la micro-économie traditionnelle. Cependant, nous n'adhérons pas à cette vision utilitariste de la norme sociale. Nous lui préférons une vision plus modérée. La conception Rawlsienne considère les individus comme des agents raisonnables, ce ne sont " ni des égocentriques, ni des saints "[Rawls (1993, p.81)] et elle permet ainsi d'éviter certaines difficultés. L'altruisme, en effet, peut conduire à des excès, en exigeant des sacrifices. Or, nous faisons une différence entre " se soucier des générations futures " et " se sacrifier pour elles ". L'équité intergénérationnelle, norme raisonnable, suppose tous les individus usufruitiers du patrimoine naturel. Toutes les générations doivent être traitées sur un pied d'égalité (comme dans la position originelle). Quels que soient les agents en charge de la gestion environnementale, ils ont le devoir de ne pas abuser du patrimoine et le droit d'en user. Or, le sacrifice est l'abandon de ce droit. Les externalités intergénérationnelles observées ne constituent pas des arguments suffisants pour demander un sacrifice: l'arrêt de l'usage des ressources naturelles, par exemple . Interdire l'extraction des ressources minières conserve le stock intact, mais conduit à l'appauvrissement de l'ensemble des générations car ces biens entrent dans le processus de production des richesses. Un tel raisonnement aboutit à une solution sous-optimale aussi peu souhaitable que la surexploitation. L'approche Rawlsienne, contractualiste et déontologique, de la norme que nous avons proposée est moins restrictive que la conception altruiste. Ses caractères rationnel (les individus sont mutuellement désintéressés) et raisonnable (emprunté à l'éthique Kantienne) font de cette conception un cadre idéal pour élaborer une norme de réciprocité. Comme chaque génération est supposée libre d'établir ses propres objectifs, le pillage du phosphate sur l'île de Nauru ou la construction du barrage des Trois-Gorges sont des cas enfreignant la norme. Ce sont des injustices supportées, l'une par les générations futures, l'autre par les générations présentes (un à deux millions de personnes vont être déportées). L'équité Rawlsienne ne permet pas le sacrifice car cette norme est évaluée en terme de biens premiers où est inclus le respect de soi. La question de l'unité de référence dans le choix de la norme n'a pas été discutée dans cet article. La réflexion continue. Toutefois, dans les différentes formes de jeux rencontrées, les gains peuvent aussi bien être exprimés en utilité (Sugden), en unité de biodiversité (Turner) ou en biens premiers (Méral). Nous avons une préférence pour la dernière possibilité. D'une part, la biodiversité et la qualité des biens environnementaux peuvent y être prises en compte, d'autre part, elle a un caractère d'impartialité. 6- Bibliographie Akerlof, G; (1983), Loyalties filters, AER, 73; pp.54-63 Arrow, K; (1971; Political and Economic Evaluation of social Effects and Externalities; in Frontier of Quantitative Economics, Amsterdam, pp. 3-25 Audard, C; (1998); Les désirs humains ont-ils leur place en morale?; Magazine littéraire, n°361 Axelrod, R; (1984); Théorie du comportement coopératif (traduit en français en 1992); Odile Jacob, Paris Axelrod, R; (1986); An evolutionary approach of norms; American Political Science Review, vol 80, n°4 Beaud, M & Dostaler, G; (1993); La pensée économique depuis Keynes; Seuil, Paris Becker, G; (1976a); Altruism, egoïsm and genetic fitness : Economics and Sociobiology; JEL, pp.817-826 Becker, G; (1976b); The economic Approach to Human Behavior; Chicago, UCP Coase, R; (1976); Adam Smith's view of man; Journal of Law and Economics, 19(3) Coase, R; (1977); discussion; AER, vol.68, n°2 Collard, D; (1996); A generational dialogue; Journal of Economic Issues, vol.XXX, n°1 Darwin, C; (1871); Descent of man; Darwin, C; (1876); Autobiographie; Demsetz, H; (1967); Toward a theory of property rights; AER, vol 57 Dumont, L; (1977); Genèse et épanouissement de l'idéologie économique; Gallimard, Paris Elster, J; (1985); K.Marx: une interprétation analytique; PUF, Paris Elster, J; (1989); Social norms and economic theory; Journal of Economic Perspectives, vol.3 (4), pp.99-117 Elster, J; (1996); Rationality and the emotions; Economic Journal, n°106 Furubotn & Pejovitch; (1972); Property rights and economic theory: a survey of recent literature; JEL, pp.1137-1172 Gauthier, D; (1986); Morals by Agreement; Oxford, Clarendon Press Hayek, FA; (1976); Droit, législation et liberté; PUF, Paris Kandori, M; (1992); Repeated games played by overlapping generations of players; Review of Economic Studies, 59, pp.81-92 Kant, E; (1786); Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée?; Vrin, Paris Kelsen, H; (1979); Théorie générale des normes; PUF, Paris Marx, K; (1867); Le capital; Maynard Smith & Price; (1974); The theory of games and the evolution of animal conflict; Journal of Theoritical Biology, 47, pp.209-221 Méral, P; (1996); La responsabilité environnementale envers les générations futures:; Working Paper, Versailles Muthoo, A; (1996); Rationality, learning and social norms; Economic Journal, n°106 O'Connor, M; (1995); La réciprocité introuvable; Economie appliquée, n°48 Opp, KD; (1979); The emergence and effects of social norms; Kyklos, Vol.32 Rawls, J; (1971); Théorie de la justice (traduit en français en 1987); (Seuil, Paris Rawls, J; (1993); Le libéralisme politique (traduit en français en 1996); PUF, Paris Sen, A; (1987); Ethique et économie; PUF, Paris Sethi, R; (1996); Evolutionary stability and social norms; Journal of Economic Behavior and Organization, vol 29 Simon, HA; (1993); Altruism and Economics; AER, vol.83, n°2 Sugden, R; (1984); Reciprocity: the supply of public goods through voluntary contribution; Economic Journal, n°94, pp.772-787 Sugden, R; (1989); Spontaneous Order; Journal of Economic Perspectives, 3, pp.85-97 Tort, P; (1989); De l'origine des espèces à l'émergence de la civilisation; Raison présente, n°92 Trivers, RE; (1971); Evolution of Reciprocal Altruism; Quarterly Review of Biology, vol.46 Turner, M; (1995); Tradition and common property management; Working Paper, Toronto Van Parijs, P; (1991); Qu'est ce qu'une société juste ?; Seuil, Paris
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Les approches économiques de la norme sociale; la réciprocité intergénérationnelle comme illustration (jan 1998)
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