Pour donner l'état d'esprit du citoyen de 1848-1851, quelques citations ou lectures de documents de l'époque. Parmi celles-ci Alexandre Gariel, Notaire destitué par le pouvoir impérial jugé le 17 mars 1852, et condamné comme insurgé, puis réhabilité par un autre jugement du 14 mars 1871 ! 19 ans après. Il a rédigé en 1878 un ouvrage retraçant les événements, injustices et souffrances qu'il a vécus. La situation à la veille du coup d'État : Dans les années 1830-1848, l'économie vivotait. Personne n'encourageait la production parmi les tenants des capitaux. Les ouvriers nommés dans les salons, " classes dangereuses " n'avaient ni protection ni considération. Ils étaient 6 000 000 en 1848. Seuls les intellectuels au rang desquels certains journalistes s'intéressaient aux causes de la misère ouvrière. Durant 1847, nombre de banquets républicains furent marqués par des protestations. Les chambrées et les sociétés secrètes se multipliaient. Elles étaient strictement surveillées. Au cours de ce que l'on nomme la Révolution de février 1848 notons : Rapport au sous-préfet de Brignoles : " Un seul endroit ou l'ordre ait été menacé est Gonfaron où, dans la classe des paysans et des artisans se dessine une tendance très marquée vers les idées républicaines " et plus loin ce qui est aujourd'hui un paradoxe : "L'existence des chambrées entretient et favorise la propagation de l'esprit démocratique", à savoir que le sens des termes s'est transformé jusqu'à s'inverser. Aujourd'hui c'est le contraire que nous serions tentés de dénoncer! Pourquoi l'insurrection ? En 1848, la France choisissait une république. C'était la deuxième fois, mais si le souvenir de la première, celle de 1792 était bien présent et pouvait effrayer, celle-ci se voulait pacifique et généreuse: o L'adoption du suffrage universel masculin, o L'instauration des libertés élémentaires d'opinion et de réunion, o L'abolition de la peine de mort en matière politique. o L'abolition de l'esclavage. La Constitution adoptée peu après les confirmait. Le 2 décembre 1851, Louis Napoléon Bonaparte qui avait été élu président de la nouvelle république et qui, bien que non rééligible, désirait se maintenir au pouvoir, organisait un coup d'État. Ce qui restait de la République de 1848 était condamné. Peu après, il se fera proclamé empereur. Dans une vingtaine de départements, la protestation républicaine prenait la forme d'une insurrection pour le Droit et la Légalité Démocratique, l'avènement d'une république de progrès démocratique et social. Notons particulièrement La Nièvre, La Drome, Les Basses Alpes, Le Var parmi les départements les plus actifs. Dans le VAR Le Var a été le théâtre d'une puissante résistance unissant paysans, artisans, ouvriers, notables républicains. Cette insurrection est considérée par les historiens comme la plus importante avec l'Insurrection Bas Alpine. Elle sera vaincue à la bataille d'Aups et des milliers d'insurgés varois seront emprisonnés ou déportés en Algérie. Chronologie accélérée des événements1 o 3 décembre 1851 annonce du coup d'État Dans la nuit du 2 au 3 une dépêche arrive à Toulon : L'Assemblée Nationale est dissoute. La nouvelle parvient par voie d'affiche à 5h à Draguignan, à Grasse vers 10h. Des rassemblements républicains ont lieu à Toulon sur le Champ de Bataille (place d'armes), à Draguignan au café Alter o 4 décembre Les républicains envoient des délégations dans la Préfecture. De Draguignan un délégué part à Marseille pour chercher des ordres. Les Républicains prennent le pouvoir au Luc, à Vidauban, à la Garde-Freinet. Se joignent à eux les républicains de St Tropez, Gassin, Cogolin, Grimaud. A Salernes on danse la farandole et on chante la marseillaise. A Cuers la manifestation tourne au drame : Un gendarme (Cauvin) est blessé, un autre (Lambert) est tué. Le Maire est arrêté, la gendarmerie saccagée. Arrivée à Toulon du nouveau Préfet Pastoureau. o 5 décembre C'est le soulèvement général des campagnes. Arrivées des délégués de Grasse à Draguignan, déçus de leur rencontre avec l'Avocat Pastoret, ils repartent. Dans la préfecture le Préfet est bloqué. Brunet, clerc d'avoué appelle le peuple aux armes mais la police réagit et en décourage plus d'un. Arrestations à Toulon alors que les républicains (3 ou 400) se réunissaient au Mourillon. L'insurrection républicaine forte à Cuers et Hyères va être réprimée. Répression de l'armée. Rassemblement républicain à Draguignan mais mobilisation des Blancs autour des autorités de l'armée. Prise de pouvoir républicain à Besse, Saint-Zacharie, Saint-Maximin, Salernes et dans les communes voisines. o 6 décembre Toulon et sa région proche est aux mains de l'armée, à Draguignan les deux camps s'équilibrent mais le reste du Var est aux mains des municipalités insurrectionnelles, A Draguignan le café Alter est fermé. Les Insurgés se regroupent au Luc et à la Garde-Freinet. Leurs deux colonnes se rejoignent le soir à Vidauban. Une colonne républicaine va de Vidauban aux Arcs, elle est rejointe par les insurgés de Bagnols en Forêt, du Muy et du Puget. Prise de pouvoir républicain à Barjols et insurrection des localités autour d'Aups. o 7 décembre Deux colonnes se mettent en marche celle des républicains et celle de "l'ordre". Partie de Vidauban, la colonne des insurgés devait marcher sur Draguignan mais bifurque vers Salernes en passant par Lorgues où les insurgés prennent 70 otages, ils arrivent à Salernes où ils sont reçus avec enthousiasme. Partie de Cuers, le 50ème de ligne et le Préfet Pastoureau marchent vers Puget-Ville, Pignans, Gonfaron, jusqu'au Luc. A chaque traversée de village ont lieu de nombreuses arrestations. o 8 décembre La Colonne insurrectionnelle reçoit à Salemes les renforts venus de Barjols et du Haut-Var. On fabrique des balles et des lances. Le soir l'avant garde de la colonne est à Aups, où la rejoignent les insurgés des localités voisines. Ils vont se regrouper et se retrouveront près de 3 000 à Aups. Pendant ce temps, un corps d'armée venu de Marseille occupe Brignoles. Le 50ème de ligne venu du Luc est à Lorgues à 11h00, puis à Flayosc. Et Draguignan ou le Préfet peut partir pour sa nouvelle affectation à Macon. o 9 décembre C'est la veillée des armes. Les insurgés sont établis à Aups. Un contingent d'insurgés prend place sur les hauteurs de Tourtour pour tenir la route de Draguignan. Le 50ème de ligne dirigé par Pastoureau - Travers se repose à Draguignan. Une colonne venant de Marseille, dirigée par le colonel Sercey arrive à Brignoles et renvoie la municipalité insurrectionnelle. Collobrières est occupée par deux compagnies en provenance de Toulon. Parron, Colonel commandant la place d'Antibes envoie 150 hommes à Grasse et 50 à Saint Laurent du Var pour mieux surveiller la frontière. o 10 décembre C'est la déroute. 4 heures du matin : La colonne militaire (11 compagnies d'infanterie et 40 gendarmes) se met en route au départ de Draguignan. 9 heures : elle arrive à Tourtour et surprend le détachement d'Arambide qui ordonne le sauve-qui-peut et oublie de prévenir Duteil. 11 heures : Arrivée à Aups, en quelques minutes les républicains sont en déroute. Quelques-uns fuient vers les Basses Alpes avec Duteil. Les otages sont libérés. Les militaires redescendent à Salernes. C'est le début de la terrible répression. Gariel écrit : " Quelle parité peut-il y avoir entre une foule indisciplinée, plus faible en nombre, armée de vieux fusils de chasse, et une armée régulière, bataillon armée de carabines à mitraille? Cinquante ou soixante cadavres restèrent étendus sur place. Les autres combattants, pourchassés dans les champs par les gendarmes qui accomplirent le massacre de la loi. " o 11 décembre La colonne revient à Draguignan marquant son passage à Salernes par 2 exécutions et à Lorgues par 4 exécutions dont un jeune homme de 17 ans. Le préfet Pastoureau triomphant, n'ayant qu'un soldat et un officier blessés, s'en alla le même jour coucher à Salernes où il fit, le lendemain, fusiller deux hommes pris au hasard dans les cent prisonniers qu'il traînait avec lui. Le passage de Gariel sur cet épisode (cf pages 20 et 21) est repris dans une chanson de Beltrame : " Il y avait Antoine Bon et Giraud dit " l'Espérance ", qui comme toi, ont été fusillés Un coup ne peut suffire pour tuer la Provence - " Antoine ! Tu es mort ? " demandait Giraud " " Non ! Et toi, mon ami ? " - " Pour nous ce n'est pas assez ! " o 12 décembre Dans sa proclamation le Préfet Pastoureau félicite " L'armée et les bons citoyens du Var ", la colonne retourne sur les Arcs, Vidauban, la Garde-Freinet traquant les insurgés et les républicains et traînant ses prisonniers. o 11 décembre Les insurgés sont chassés dans tout le département. Fin de l'insurrection. Elle aura duré 10 jours, 10 jours pendant lesquels le Pays réel a manqué de peu de devenir légal. Au-delà de sa force symbolique quant à l'attachement de la population varoise aux valeurs républicaines, ce mouvement fédérateur est la première et la plus forte manifestation de ce que nous pourrions appeler " une identité varoise " caractérisée par une foi en ce système somme toute nouveau, la République généreuse. Des personnages à la fois emblématiques et attachants en sont devenus des héros encore présents dans les mémoires varoises, ainsi : Martin Bidouré fusillé deux fois à Aups et dont le nom a été donné à plusieurs rues, places et monuments dans le département, Mme Ferrier, porte-drapeau de l'insurrection et combien encore d'illustres inconnus, tous braves. Et encore dans le village de Cuers, où s'honora Moure le pacifique, mais où, avant lui, le Maire, en février 1848 afficha cette proclamation : " Le Peuple de Paris, après trois jours d'héroïque bravoure a proclamé le gouvernement républicain... Habitants d'un pays toujours ami de l'Ordre et des Lois ... proclamons hautement notre adhésion ferme et sincère aux institutions républicaines... Patriotisme, Union, Confiance dans ce gouvernement désireux d'asseoir la République sur des hases inébranlables. Avec ces éléments la France et la Liberté seront sauvées " LYRIQUE ! Citons également Gariel ce notaire déchu par Bigorie, Pastoureau et Levaillant, il écrira 20 ans après le coup d'État : " On crut aux applaudissements hypocrites du vieux monde, On crut à la bonne foi des monarchistes qui acclamèrent la République pas moins de 17 fois en une seule séance de l'Assemblée, On crut à la bonne foi des hommes d'ancien régime qui partout partagèrent des banquets de conciliation avec le Peuple, en l'honneur de la République, on crut à la sincérité du clergé qui vint bénir les arbres de la Liberté qui vint bénir le Gouvernement de la Terre au nom des puissances du Ciel " Les conséquences de l'insurrection Alors que le soulèvement populaire avait été extraordinairement respectueux des personnes et des biens, la répression fut très dure; plusieurs dizaines d'insurgés tués à la bataille d'Aups ou abattus dans les journées qui suivirent, des milliers d'arrestations, estimées à plus de trois mille dont: 4 condamnations au bagne de Cayenne, 744 déportations en Algérie, 132 expulsions définitives du territoire, 158 expulsions temporaires, 480 internés en dehors du Département. Deux propos écrits à l'époque de ces faits dans nos villages de Mons et de Seillans par les Maires de l'ordre ou comme on dit plutôt ici, des maires du coté du manche. Rappelons " le petit courage " de ces deux maires de village. Ils étaient petits, petits mais pas plus que M. De Morny qui, ayant affecté de se montrer à l'opéra comique le soir du 1er décembre, répondait à une dame qui l'interrogeait ainsi ; " 0n disait tantôt que le Président va balayer le chambre. Que ferez-vous ? - Madame s'il y a un coup de balai, je tâcherai de me mettre du coté du manche ! " Un de ces maires ayant bien accompli son travail de dénonciation de " L'esprit démagogique " avait couché sur son papier, un état des individus de la Commune de Mons ayant participé à des actes coupables relatifs aux mouvements insurrectionnels survenus depuis le 2 Décembre 1851 : " Saluons notre aïeul Bertou Honoré, ex Maire, Chef du parti démagogique qui disait que le peuple était souverain et que notre nouveau Maire avait fait condamné entre autre pour avoir fait précéder la farandole du drapeau républicain ! " A propos des actes de répression, et au-delà des massacres odieux, revenant sur le symbole de la République qu'est ce triptyque et cette acclamation " LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE ". II fut une circulaire particulièrement douloureuse à appliquer pour nombre de maires, celle de Pastoureau qui au 10 janvier 1852 écrit : " Messieurs, Les emblèmes les plus respectables perdent ce caractère quand ils ne rappellent que de mauvais jours. Ainsi, ces trois mots : Liberté, Égalité, Fraternité forment par eux-mêmes une touchante devise. Mais comme on les a vu paraître qu'à des époques de troubles et de guerre civile, leur inscription grossière sur nos édifices publiques attriste et inquiète les passants . Je vous prie, en conséquence, de donner des ordres pour faire effacer, sans retard, cet emblème sur tous les édifices publics de votre commune ou il pourrait se trouver. " Fallait-il imaginer un autre système constitutionnel pour qu'un aventurier relayé par des fonctionnaires zélés sur le territoire puisse attenter de façon si violente aux libertés fondamentales? C'est ce que dit Alexandre Gariel mais connaissait-il la constitution ? Gariel écrit toujours idéaliste: " L'Assemblée nationale aurait pu encore se réserver directement le droit de désigner les officiers généraux et les régiments qui auraient tenu garnison dans la capitale et les environs. Le Président et ses conseillers seraient un ministère, d'action et d'exécution. La direction générale, au parlement. Si on eût pris ces petites précautions, nous n'aurions jamais eu la réjouissance d'un coup d'État, ni de la part d'un prince-président, ni de la part d'aucun autre aventurier, quelle que fut sa bonne volonté ou son audace à devenir parjure, en violant les lois et la patrie " Ce deux-décembre peut être aussi dégauchi sous trois aspects : La barricade ferme la rue mais ouvre la voie ! Le droit de résistance Que disait la constitution de 1848 ? Art 68 " toute mesure par laquelle le président de la République dissout l'Assemblée nationale, ... est un crime de haute trahison. Par ce seul fait le Président est déchu de ses fonctions, les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance ; le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale. " et Art 110 " L'Assemblée nationale confie le dépôt de la présente Constitution et des droits qu'elle consacre à la garde et au patriotisme de Tous les Français " Que voulez-vous que fissent ces paysans qui chantaient dans leur chambrée : ANEN ! SI RÉJOUISSEN BEN / Allons réjouissons-nous SIANS ÉISSI T0UTÉI RÉPUBLICAINS / Nous sommes ici tous des républicains PARMI NAOUTRÉ / L'EGALITA Parmi nous l'Égalité RÉGNO / ET MÉ LA FRATERNITA / Règne et avec la Fraternité LA REPUBLIQUO LA VOUREN / La République nous la voudrons JUSQU'À LA MOUART / LA SOUSTENEN jusqu'à la mort, nous la soutenons Ils prirent le droit de résister à celui qui voulait abattre la République et attenter à leurs libertés. Qu'est-ce que le droit de résistance ? Il est à la fois juridique et politique. En effet le droit de résistance doit pouvoir s'exercer contre un pouvoir injuste ou illégitime. Mais comment juger un pouvoir injuste ou illégitime ? Qui énoncera un tel jugement ? Le peuple ? Un tribunal ? Un individu ? Le droit de résistance contre la tyrannie remonte au Moyen Age. (D'AQUIN) : sa problématique était double : la résistance légitime au pouvoir politique prenait sens, o d'un côté, face à l'existence d'un pouvoir illégitime, o de l'autre, face à un pouvoir qui n'avait pas pour objet le bien public mais le bien privé de celui qui l'exerce. Le droit de résistance est un droit individuel HOBBES disait : " Nous avons le droit de résister à celui ou à ceux qui voudraient nous attaquer, mais aussi à celui ou à ceux qui-voudraient nous empêcher de jouir de l'air, de l'eau, du mouvement. " Cela donnera l'article II de la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen : " le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme ; ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. " Certes, la Déclaration considère la " résistance à l'oppression " comme un droit fondamental de la personne humaine. Mais ce bel élan est vite retombé. L'idée que l'on puisse refuser d'obéir à certaines lois ou à certaines décisions de la puissance publique, et remettre en cause l'ordre institué, reste fort suspecte en France. Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes ! La théorie du complot " L'influence des sociétés secrètes " 11 mai 1849 Extraits du journal d'Apponyi Rodolphe attaché d'ambassade à Paris " de la révolution au coup d'état " " On s'attend à un effroyable mouvement, à une formidable levée de boucliers de la part des socialistes arrivés en masse de toutes les provinces; on prend toutes les précautions possibles, mais on n'est pas le moins du monde rassuré sur l'issue de cet effroyable conflit. Les émeutiers veulent mettre le feu dans Paris entre onze heures et minuit, et profiter de la confusion, du tumulte et de la frayeur pour pénétrer dans les maisons et n'y plus épargner personne ; ce serait une vraie Saint-Barthélemy si le projet réussissait. " 12 mai 1849 : " La conspiration qui devait éclater hier et dont on ne connaît encore ni l'étendue ni les détails, consistait à enlever le Président et les ministres, à les mettre à Vincennes et à proclamer la République démocratique et sociale." Voilà le résultat 23 novembre 1851 le juge de paix de Barjols écrit: " il vient de s'organiser une société rouge... un repas dimanche dans lequel auraient été réunis quelques frères et amis pour inaugurer une petite société rouge... aurait entre autres choses parler contre la religion et les prêtres " 24 novembre 1851 Paris le ministre : " Les anarchistes se disposent à tenter un prochain mouvement insurrectionnel. On indique la date du 30 de ce mois, c'est le jour désigné par les meneurs de sociétés secrètes. " 26 novembre 1851 Toulon le sous préfet : " Le parti du mouvement a reçu avis de se tenir prêt pour un soulèvement simultané fixé au 30 de ce mois. " Le sous-préfet a bien vu et entendu ce que Paris lui avait dit de voir et d'entendre, la boucle est bouclée, la manipulation a réussi ! Chacun le sait: de la terreur jacobine à la terreur stalinienne, l'accusation de complot n'a cessé d'être utilisée par le pouvoir en place pour se débarrasser de ses suspects ou de ses opposants, pour légitimer les purges et les épurations aussi bien que pour camoufler ses propres fautes et ses propres déboires. A chacun son complot : Pour Barruel : les Francs-Maçons ; pour Michelet : les jésuites ; pour Drummont : les juifs ; pour de Gaulle : les communistes ; pour les gardiens du dogme : les trotskistes. Or aucune manipulation ne peut réussir s'il n'existe pas, dans l'opinion, une certaine disponibilité, une résonance d'accueil, Ce qui signifie que, dans sa structure, dans sa forme comme dans son contenu, le message à transmettre doit, pour avoir quelque chance d'efficacité, correspondre à un certain code déjà inscrit dans les normes de l'imaginaire et être facilement repris. Sous les clichés, la rage Les lieux communs Ce code c'est le cliché, le lieu commun ou autre truisme : après le complot, l'évidente banalité : la chienlit, le chaos. " 12 décembre 1851 : il y a eu d'horribles jacqueries dans les villes de province et dans quelques châteaux. Les royalistes du Midi sont principalement victimes du parti des rouges ;2 on a eu de graves désordres à déplorer, des pillages, des viols, des assassinats," " 30 décembre 1851 : les horreurs qui se sont passées en province : dans les églises, on a commis toutes les profanations imaginables, brisé les tabernacles, répandu à terre les hosties ; on assure qu'il y a eu des enfants et des vieillards massacrés " S'exprimer par poncifs, c'est s'exonérer de la pensée, rendre inutile la réflexion qui ébranle les certitudes. La philosophie définit le lieu commun comme une bêtise agressive. La sottise qui s'y exprime n'est pas simple ignorance, esprit égaré : elle se fait véritablement le champion de la pensée fausse, de la mauvaise foi. La tendance du cliché à émettre des vérités " premières ", définitives fleurit dans les domaines hors des limites de la connaissance : foi, morale, métaphysique, spiritualité. La politique est à son tour gagnée par ce déficit. Il est plus aisé de recevoir une idée que de la concevoir, plus aisé aussi de la présenter de façon séduisante que de la vérifier. Comme schéma vide, le lieu commun fige la pensée dans des configurations sclérosées et stériles. L'ennemi de la pensée libre n'est pas l'erreur mais " la bêtise " qui se satisfait du cliché le plus éculé, à condition qu'il soit estampillé par une sorte de prestige collectif, de " vérités " héritées, d'idées reçues, rassurantes parce qu'on sait qu'elles trouveront un écho sans effort, avec la certitude d'être approuvé du plus grand nombre. Sa forme la plus dangereuse étant le stéréotype, qui consiste à substituer le singulier à une catégorie générale dotée d'attributs fixes (le Rouge, le Provincial, etc.) " Il faut retrouver du Sens : oui, le sens unique ! " Voilà ce qu'aurait pu dire Badinguet mettant en marche l'ordre moral! voilà en tous cas ce qu'écrivait le président des " vrais amis " du Luc, le 1 janvier 1852 " les personnes de l'ordre principalement mon cercle sous la dénomination des " vrais amis " désireraient de s'organiser pour faire une compagnie afin de réprimer à l'occasion les mal intentionnés qu'ils pourraient se trouver dans ma localité " (ce cercle sera autorisé en douce par le préfet) Il est donc temps d'en venir à des perspectives plus critiques. L'amnésie crée des pathologies. Essayons de contribuer à l'intelligence du présent. Première réalité : Au lendemain de l'insurrection, le sud-est est anéanti, abasourdi. La répression a été d'une férocité inouïe, démesurée. Pour notre seul département, 748 varois, dont 8 femmes, sont "transportés" à Cayenne ou en Algérie, 1348 sont "bannis" ou emprisonnés. " Dans le VAR et les BASSES-ALPES, il sera impossible de faire labours ou récoltes faute d'homme ".(3) " L'ampleur excessive de la répression aboutit à paralyser la Gauche pour dix ans et à l'enraciner pour près d'un siècle "(4). Deuxième réalité : L'héritage des événements de 1851 restera exceptionnel par la modernité de son contenu politique: l'expression la plus noble de la démocratie et de la souveraineté populaire mais aussi par la simplicité de cette réaction ; ces paysans, ces artisans varois se sont révoltés - sûrs de leur bon droit - de la façon la plus frustre qui soit : on les volait, on s'emparait de leur bien et ce bien était la République. " Si le cadre de l'insurrection méridionale fut départemental, sa visée est profondément nationale. Les insurgés de décembre 1851 ne se sont pas levés contre la France, mais pour bâtir la France autrement. Ils mettaient en oeuvre une conception nouvelle de la politique, celle où le peuple est porteur de l'initiative historique, dans l'union de ses différentes composantes de classe... "5 Cette tradition démocratique léguée par les insurgés de 1851 va se maintenir pendant plus d'un siècle en dépit de la véritable conspiration du silence organisée autour de ces événements. Comment le récit de l'insurrection a traversé le temps ? Au début du second empire, c'est la légende noire, la Jacquerie qui est répandue avec la construction de monuments telle Notre Dame de la Délivrance à Aups. La fin de l'empire voit toutefois les esprits s'apaiser et le rétablissement d une certaine vérité avec l'enquête détaillée de Eugène Ténot en 1866 et le récit républicain de Noël Blache en 1859. Tout naturellement, l'avènement de la 3ème République entraîne le retour des proscrits et la réhabilitation des insurgés ou de ceux qui s'en réclament : " Noël Blache devient Maire de Toulon, " L'ancien insurgé salernois Paul Cotte devient Préfet du Var, " Honoré Pastoret l'avocat des "rouges" dracénois devient Conseiller Général du canton de Fayence... La légende républicaine reprend ses droits : C'est l'élévation en 1880-81 du monument commémoratif demandé par le Conseil Municipal VILLEVIELLE à AUPS (Pour la petite histoire, lors de l'inauguration étaient invités Victor Hugo, Gambetta, Paul Cotte...Tous se sont excusés !). C'est en 1883 l'installation du mausolée du cimetière d'Aups en souvenirs des " défenseurs de la loi assassinés par le Parjure de Décembre ". Avec le début du siècle, l'affaire Dreyfus et la montée des droites nationalistes, le VAR confirme son déplacement toujours un peu plus à gauche que l'ensemble du pays. Bien que sévèrement discuté par son aile gauche dracénoise et départementale, Georges Clémenceau incarne, selon l'imagerie officielle, ce "Var Rouge" à l'Assemblée Nationale puis au Sénat. Le souvenir, la référence aux évènements de 1851 sont toujours bien vivaces : " Le monument à Martin Bidouré est inauguré à Barjols. " Le culte de la République est toujours tenace : Le VAR est le troisième département de France (après l'Hérault et l'Aude),par le nombre de monuments à la gloire de la Révolution et de la République. " 1905,c'est la création de la S.F.I.0., mais aussi la loi sur la séparation de l'Église et de l'État. A partir de cette période, on pourra lire sur les frontons de certaines églises varoises la devise "Liberté Égalité Fraternité" encore présente à Aups, Villecroze, Salernes, Puget-Ville ou La Roquebrussanne. Mais cette référence est aussi présente dans les faits : En 1910, la première coopérative vinicole est inaugurée par Noël Blache à Camps la source : sur le cadran solaire qui la décore on peut lire : " Passant aqueu cadran marquo l'aoubo nouvello Passant, ce cadran marque l'aube nouvelle Reveille ti paysan et douarbi la parpello " Réveille-toi paysan et ouvre l'oeil Comment ne pas établir un lien entre nos paysans révoltés et l'installation des caves coopératives aux noms évocateurs : L'Émancipatrice, La Laborieuse, La Fraternelle, La Défense, L'Indispensable... Trente quatre de ces caves fonctionneront en 1914 plaçant le VAR au premier rang national. La Première Guerre mondiale va provoquer une véritable saignée dans le département : 7 500 soldats y laisseront leur vie. Mais comment, dans le même esprit, passer sous silence l'épopée tragique du XVème Corps : ce régiment composé de Provençaux, qui, dès le début de la guerre s'éleva contre la boucherie organisée ; cette révolte se traduisit par une campagne immonde du Ministre Adolphe Messimy et par de nombreuses exécutions. En 1924, les forces de gauche varoises, unies au sein du Cartel des Gauches remportent les élections. 1933 voit l'implantation du communisme dans le département : Le Beausset, Flayosc, Sillans la cascade, Tourves deviennent communistes. La montée du fascisme mobilise les Varois : le 11 février 1934, 5 000 personnes défilent à Toulon, 4 000 à Draguignan. De façon fugace mais bien réelle, la mémoire de 1851 est à nouveau évoquée. Aux élections de mai 1936, les candidats du Front Populaire l'emportent dans quatre circonscriptions sur cinq. Le 10 juillet 1940, PETAIN devient chef d'une France coupée en deux. Quatre vingt parlementaires refusent de lui voter les pleins pouvoirs, 4 sont varois : Henry Sénès est l'un des quatre ; Sénateur-Maire du Muy, membre de la S.F.I.O., il appartenait à une vieille famille républicaine et son grand-père, ancien insurgé, fut un proscrit du coup d'état de 1851. Les premiers noyaux de résistance apparaissent dès l'automne 1940 dans les villes du littoral. Comme aux heures glorieuses de 1851, l'arrière-pays et le Haut-Var vont retrouver dès 1942 leur rôle de "refuge contestataire". La Libération établira d'ailleurs un lien éclatant entre l'insurrection et la Résistance, tant et si bien que les monuments de la Résistance sont couplés avec ceux de 1851. Il faudra attendre les années 70 et le régionalisme pour que ressurgisse la référence à 1851 avec, notamment: " les articles d'un certain Jean-Marie Guillon de Cabasse dans le journal "La Bugada", " les chroniques de Jean Rambaud dans le "Monde" " les textes du chanteur Beltrame " et les évènements du 4 décembre 1974. Enfin, plus près de nous, la résurgence de la menace nationaliste, la montée du Front National, vont entraîner une mobilisation réelle en vue de la commémoration du cent-cinquantenaire de l'insurrection. Il faut se garder de voir une quelconque marque de nostalgie dans cette évocation, il ne s'agit pas d'arroser un arbre mort, mais de se situer par rapport à ces évènements et à cet héritage aux prolongements bien actuels. Le décor est planté et rien n'a fondamentalement changé. Dans ce Var, gangrené par le tourisme, l'armée et l'accueil des retraités de l'Europe entière, nous sommes encore quelques-uns à cultiver haut et fort, l'héritage traditionnel du Méridional joueur de boules, peu porté sur le travail, enclin à la galéjade, aimant le pastis et l'O.M... de la même façon, non content que "Panisse coupe à coeur", nous nous devons surtout de cultiver haut et fort, un tout autre héritage... celui de la Tradition Démocratique. " Qu'en est-il réellement de la portée des évènements de 1851 ? " Qu'en est-il du Var rouge ? Mythe ou réalité ? Tradition ancestrale confortable ou réelle conscience politique ? " Que dire de la mémoire officielle ? Cette mémoire semble être non seulement sélective mais tout bonnement synonyme d'oubli. La conspiration du silence qui a pesé sur les événements de1851, mais surtout sur leur contenu politique, représente une perte irrémédiable en matière d'enseignement et de repère identitaire. Force est de constater que lorsqu'un événement ne cadre pas avec les idées reçues et les schémas (mutineries de 14-18, Résistance et Collaboration, Guerre d'Algérie...), l'Histoire officielle a une furieuse tendance à l'Amnésie. Serions-nous prêts à nous dresser demain pour défendre la République ? La commémoration quelle soit livresque ou festive ne risque-t-elle pas de conduire à l'idéalisation enthousiaste ou lyrique au détriment de la vérité et de l'engagement ? N'avons-nous pas un besoin urgent de rêves pour nous raccrocher, nous mobiliser au risque de nous faire manipuler ? Nous sera-t-il possible de vivre encore longtemps sans un idéal qui nous dépasse ? Draguignan le 19 janvier 2001 1 Jean Marie Guillon ; Michel Bellenfant 2 Rodolphe Apponyi 3 Maurice Aghulon 4 Noël Blache 5 René Merle
[./sommaire_histoirepag.html]
1851: L'INSURRECTION VAROISE FACE AU COUP D'ETAT
[Web Creator] [LMSOFT]